Dieu console sur le chemin du calvaire

By | 29 mars 2013

Mais, se retournant vers elles, Jésus dit: « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Car voici venir des jours où l’on dira : Heureuses les femmes stériles, les entrailles qui n’ont pas enfanté, et les seins qui n’ont pas nourri ! Alors on se mettra à dire aux montagnes : Tombez sur nous ! et aux collines: Couvrez-nous ! Car si l’on traite ainsi le bois vert, qu’adviendra-t-il du sec ? » (Lc 23, 27-30)

Duccio di Buoninsegna, Le chemin du calvaireY a-t-il dans les évangiles versets plus hermétiques que ces paroles de Jésus consolant, sur le chemin du calvaire ? Sans aucun doute, il y en a d’autres, mais ces trois petits versets demandent tout de même quelques clefs de compréhension.

Filles de Jérusalem : l’expression, reprise plusieurs fois dans le Cantique des Cantiques, et qui a fait l’objet de nombreux développements midrashiques sur l’avenir de Jérusalem et des nations, nous place d’ores et déjà dans un discours de type eschatologique. Elle sera d’ailleurs reprise, au singulier, dans ce passage de Zacharie si cher à Luc : « Réjouis-toi fort, fille de Sion, jubile, fille de Jérusalem! Voici que ton roi vient à toi juste et victorieux, humble, monté sur un âne, sur le petit de l’ânesse » (Za 9, 9), ou encore chez Sophonie : « Entonne des chants, fille de Sion, pousse des cris de joie, ô Israël ! Réjouis-toi et exulte de tout cœur, fille de Jérusalem ! YHVH a rapporté les sentences qui te condamnaient, il a expulsé tes ennemis ; le roi d’Israël, YHVH, est au milieu de toi : tu n’auras plus de malheur à redouter ! » (So 3, 14-15). Les Filles de Jérusalem, c’est l’Israël qui consomme ses noces avec le Seigneur. Chez Luc, c’est aussi Marie, la mère du Seigneur. Nous pourrions dire aujourd’hui simplement que c’est l’Eglise.

Heureuses les femmes stériles : c’est ici le coeur de la consolation, tiré du chapitre 54 d’Isaïe, qu’il faut évidemment lire en entier, mais qui commence ainsi : « Réjouis-toi, femme stérile qui n’as point enfanté ! Fais éclater ton allégresse et chante, toi qui n’as pas été en mal d’enfant ! Car plus nombreux seront les enfants de la femme délaissée que de la femme mariée, a dit YHVH » (Is 54, 1). Tout le chapitre est axé sur la consolation d’Israël, évoquant sa fécondité parmi les nations malgré sa désolation intérieure. Ce premier verset de Is 54 a d’ailleurs fait l’objet d’un midrash qui dit ceci : « Rabbi Lévi a enseigné : Lorsque le Temple était en place, il a produit devant YHVH des hommes impies, comme [les rois] A‘haz, Menassé et Amon. Lorsqu’il a été détruit, il a élevé au contraire devant Moi des tsaddiqim comme Daniel et ses proches, Mardochée et ses proches, Ezra et ses proches, ainsi qu’il est écrit : “Car plus grands seront les enfants de la désolée que ceux de l’heureuse, a dit YHVH” » 1. Ici, la destruction du corps de Jésus, le Temple, s’annonce comme d’une grande fécondité à venir parmi toutes les nations, et l’épouse, la belle Jérusalem, en est consolée.

Alors on se mettra à dire aux montagnes : Tombez sur nous ! et aux collines : Couvrez-nous ! : L’expression est tirée de Os 10, 8. Dans ce chapitre, le prophète fait état du jugement vengeur de Dieu contre Israël pour son infidélité, son idolâtrie : « Israël est une vigne dépouillée. On lui avait prodigué les fruits : à mesure que ses fruits augmentaient, il multipliait les autels ; plus son pays était prospère, plus ils érigeaient de belles stèles. Leur cœur s’est partagé, ils en portent la peine maintenant ; Lui-même abattra leurs autels, ruinera leurs stèles » (Os 10, 1-2). Il est important ici de lire ce passage en parallèle de la prophétie du sixième sceau, de l’Apocalypse : « Lorsqu’il ouvrit le sixième sceau, alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint noir comme une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang, […] tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes, disant aux montagnes et aux rochers : « Croulez sur nous et cachez-nous loin de Celui qui siège sur le trône et loin de la colère de l’Agneau. » » (Ap 6, 12-16). Après la consolation pour les justes, Jésus fait état du jugement pour ceux qui, au sein même d’Israël, au sein même du corps, ont été infidèles à Dieu et doivent craindre son jugement.

Car si l’on traite ainsi le bois vert, qu’adviendra-t-il du sec ? : d’abord il faut préciser ici qu’Israël est fréquemment comparé à la vigne. On le voit d’ailleurs dans la citation précédente d’Osée. Un midrash répond à la question : pourquoi Israël est-il comparé à la vigne ? « De même que la vigne vit en s’appuyant sur des bois morts, Israël vit et subsiste en s’appuyant sur des morts : les pères«  2. Il est donc déjà question des oeuvres des patriarches, des justes. Mais surtout la phrase fait référence à un ancien texte juif de la liturgie de Rosh Hashanah, inaugurant les « dix jours terribles » (yamim nora-im) de pénitence avant Kippour. Si habituellement, dans la liturgie juive, on demande la miséricorde du Seigneur en invoquant le mérite des patriarches et toutes les bonnes oeuvres des anciens, la liturgie où se trouve cette phrase fait un peu exception : on rappelle au contraire tous les péchés des justes depuis Adam, pour signifier que tout le monde a quelque chose à se faire pardonner, même les justes. Dans ce contexte liturgique, le bois vert symbolise les justes, tandis que le bois mort symbolise les infidèles 3. Après la consolation pour la Jérusalem désolée, et le châtiment pour l’Israël infidèle, le passage semble s’achever en montrant que la balance entre consolation et jugement ne repose en rien sur nos oeuvres, mais ressort du seul mérite de celui qui donne ici sa vie en rançon pour la multitude. Il est d’ailleurs le seul juste, l’arbre vert à la sève de la puissance divine, dira saint Grégoire 4. Tandis que nous serions le bois sec, nous qui n’avons que l’humanité en partage. Aux hommes donc Jésus demande de ne pas compter leurs mérites, mais plutôt de reconnaître leur désolation et de se repentir. C’est à cela que viendra répondre sa consolation.

Notes:

  1. Chir ha-chirim rabba
  2. cf. Ex Rabba 44, 1. Cité par M. Remaud in « A cause des pères – le « mérite des pères » dans la tradition juive », Michel Remaud, éd. Peeters, Paris & Louvain, 1998, Collection de la Revue des Etudes juives n°22
  3. cf. « Paroles d’Evangile, Paroles d’Israël », Michel Remaud, éd. Parole et Silence, 2012
  4. Moral., 12, 4

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