L’année de naissance de Jésus

Icône de la NativitéCe n’est pas la partie du travail que j’affectionne le plus, mais compte tenu de l’hypothèse de travail que j’ai posée précédemment, nous allons être obligés d’en passer un peu par là. Il est toutefois possible que cela te passionne plus que moi. Nous ne sommes pas à l’abri d’un miracle ! C’est vrai, après tout, l’hypothèse que je propose revient accessoirement à dater la naissance du Christ au jour près, ce qui en a quand même tourné la tête à plus d’un. Moi, je t’avoue que n’étant pas historien, ce qui m’importe c’est qu’il soit né, et le sens de sa période de naissance m’importe plus que la précision historique.

Ici, pour aujourd’hui, je vais essentiellement m’occuper de l’année de naissance. J’utiliserai globalement la notation d’années qui me semble la plus simple, en notation astronomique, comptant une année 0, des années positives et des années négatives. Mais je te mets tout de même en garde que la notation des historiens, généralement en X av. JC et X ap. JC ne compte pas d’année 0, si bien qu’on passe du 31 décembre 1 av. JC au 1er janvier 1 ap. JC. Dans la notation astronomique, celle que j’utilise ici, on passe du 31 décembre -1 au 1er janvier 0. Je préfère aussi préciser que la correspondance entre les deux notations se fait sur les années positives : mon année 1 = 1 ap. JC. Du coup, mon année 0 = 1 av. JC. Voilà, comme ça, c’est clair dès le début, il n’y a plus de risque de malentendu par la suite.

Il n’y a pas d’accord universel sur l’année de naissance du Christ, parce que chaque hypothèse suppose de faire l’impasse sur un détail gênant. Au risque de te décevoir, je ferai donc comme tout le monde. Pour résumer voici le problème, insoluble, auquel tous les historiens de l’Incarnation sont confrontés :

  • Les sources historiques dont nous disposons permettent de dater la mort de Hérode le Grand, roi de Judée, en -3 1
  • La première année du règne de l’empereur Tibère commence précisément le 20 août 14
  • L’évangile de Matthieu nous apprend que la naissance de Jésus, la venue des mages et la fuite en Egypte ont lieu avant la mort de Hérode le Grand (Mt 2, 1 et Mt 2, 19-22).
  • L’évangile de Luc nous apprend qu’au début de sa vie publique, en la quinzième année de règne de Tibère, sous le règne de Hérode Antipas (le fils de Hérode le Grand), Jésus avait environ 30 ans (Lc 3, 1 suivi de Lc 3, 23).

Si donc Jésus avait environ 30 ans en l’an 15 de Tibère, donc entre août 28 et août 29, il avait environ -2 ans à la mort d’Hérode le Grand. Tu comprends bien l’épineux problème. Les différentes « théories » se partagent donc les compromis selon ces trois possibilités :

  • ceux qui doutent de la science historique concernant la date de la mort d’Hérode le Grand (essentiellement des chrétiens, je ne te le cache pas) et qui te le font mourir en -1 ou en 0
  • ceux qui pensent que Matthieu a fantasmé la naissance sous Hérode, et qui font donc naître Jésus après sa mort
  • ceux qui pensent que Luc a été un peu trop largement approximatif, et qui soutiennent donc qu’il avait 30 ans largement révolus au début de sa vie publique.
  • ceux qui remettent en cause la datation du règne de Tibère… mais en fait je n’ai trouvé personne entrant dans cette catégorie.

Si on remonte au plus près des événements dans la Tradition de l’Eglise, tu verras qu’on ne tenait manifestement pas compte de la donnée historique sur Hérode le Grand. Il y a d’abord la tradition qui a fondé notre calendrier, et que nous devons à un moine, Dionysius Exiguus (Denys « le petit ») grâce à qui, en 525, sera promulguée l’Anno Domini, comme l’an 1 de l’Incarnation, correspondant à l’an 753 auc 2.

La tradition qui a les plus éminents représentants, donne pour année de naissance du Christ la 41ème année du règne de l’empereur Auguste… ce qui la situe entre -3 et -2. Je sais, c’est encore une nouvelle façon de compter qui ne simplifie pas les choses, mais si ça peut te rassurer, personne n’a de doute non plus sur ce repère, à quelques mois près, puisqu’il correspond à rien moins que la date de la mort de Jules César. Et c’était la notation de l’époque, que veux-tu. Le bon côté des choses, c’est que ça nous fait au moins des données fiables.

Donc je te disais que cette datation en l’an 41 d’Auguste avait d’éminents représentants : c’est en effet le cas d’Irénée de Lyon 3, de Tertulien 4 et d’Origène 5. Or on voit ici clairement à quoi tient cette datation (attention ça va très vite, c’est de l’exégèse) : les années d’Auguste se terminent après l’an 56 du règne d’Auguste, après quoi commencent les années de Tibère ; Jésus avait environ 30 ans en l’an 15 de Tibère, donc il est né en (56 + 15 – 30 = 41) l’an 41 du règne d’Auguste. Et hop voilà comment ont procédé les Pères de l’Eglise.

Alors nous avons quand même des petites variantes, notamment Eusèbe de Césarée qui nous colle une année 42 du règne d’Auguste, soit entre -2 et -1. Idem pour Hippolyte de Rome, qui nous dit avec une précision extrême 6 : « Le Seigneur est né à Bethléem le 2 Avril 5500, an 752 de la fondation de Rome, et sa mort le 25 Mars 5530 , an 782 de la fondation de Rome la seizième année de Tibère, Rufius et Rubellius étant consuls« . L’an 752 auc nous donne donc l’année -1, soit encore l’an 42 d’Auguste.

Bref, je sais, ça commence à devenir vraiment indigeste. Alors restons-en là avec les datations antiques. Je voudrais juste que nous retenions une chose : c’est que ces informations reposent globalement sur l’interprétation de l’évangile de Luc, qui donne 30 ans à Jésus en l’an 15 de Tibère.

Note qu’il existe des thèses contemporaines pour dater la mort d’Hérode le Grand en 0 ou en -1 et donc résoudre le problème en réfutant la tendance mainstream. Pour l’honneur, je cite ce que nous dit le Père René Laurentin, en 1982 7 :

Mais des hypothèses nouvelles ont été émises, avec insistance en ces dernières années pour situer la mort d’Hérode en l’an I avant Jésus Christ : W.E. Filmer, The Chronology of the Reign of Herod the Great, in Journ. Theol. Stud. 7 (1966) 283-298, réfuté par T. D.  Barnes, ib., 19 (1968) 264-269. Mais l’hypothèse a été reprise à frais nouveaux par E. L. Martin, The Birth of Christ Recalculated, Pasadena, 1969, et Ormond Edwards, Chronologie des Leben Jesu, Stuttgart, Verckhaus, 1978, et : Herodian Chronology, in Palestinian Exploration Quart. 114 (1982), 29-42. Les flottements de Flavius Josèphe (Guerre 1, §665 et Antiquités 17, §191 etc.) s’expliqueraient par l’interférence de deux calendriers : civil et religieux, et les monnaies d’Hérode trancheraient dans le sens de la mort plus tardive.

René Laurentin a la prudence de ne pas trancher. Toutefois, je ne vais pas m’appesantir sur ces théories minoritaires, et la suite de mon étude nécessite que je tranche : entre autres éléments probants, les pièces de monnaies antiques, frappées au nom des fils d’Hérode le Grand, avec leurs années de règnes 8 semblent assez convaincantes pour les historiens mainstream. Et puis moi ça m’arrange.

Voilà, il ne nous reste plus qu’à tirer au sort, pour savoir quel évangéliste, de Luc ou de Mattieu, nous a mis dans cette galère.

Pour être clair, il me paraît totalement invraisemblable de considérer que l’évangéliste Matthieu ait inventé son récit de l’enfance sous la persécution d’Hérode. On ne peut même pas imaginer que Matthieu se mélange les pinceaux avec Hérode Antipas, puisque plus loin dans son évangile, il parle bien du Hérode (fils) qui fera décapiter Jean le Baptiste (au chapitre 14). Donc tu l’auras compris, il ne nous reste plus qu’à faire comme une assez grande majorité d’historiens et exégètes aujourd’hui : se dire que Luc a été très très approximatif avec son « Jésus, lors de ses débuts, avait environ trente ans« . Je dis très approximatif, parce que Luc est l’évangéliste de la précision, du détail. Il annonce sa rigueur historique clairement dans son prologue. Et là ? Et bien là il nous met minimum 2 ou 3 ans dans la vue. Ça a d’autant plus gêné certains exégètes que le environ de Luc pourrait, parait-il, être plutôt traduit par presque. Donc selon certains, Jésus aurait eu presque 30 ans lors de ses débuts. Ce qui creuse encore le problème un peu plus. Donc voilà, je suis obligé de te dire tout ça pour te dire que ça existe, mais moi ça ne me gêne pas de considérer que Luc ne connaissait pas l’âge de Jésus, et qu’il n’a pas réussi à obtenir une information précise sur ce point.

Je me permets ce parti pris d’autant plus franchement que je suis de ceux qui considèrent que Jésus n’est pas né juste avant la mort d’Hérode. Je suis de ceux qui considèrent que si Hérode a décrété qu’il fallait tuer tous les premiers-nés de moins de 2 ans, c’est qu’à ce moment là, au moment de la visite des mages, l’enfant Jésus devait déjà avoir entre un et deux ans. Je ne comprends même pas que ce ne soit pas une évidence pour tout le monde. Ensuite il y a la fuite en Egypte, qui a nécessairement pris plusieurs mois. Je suis donc de ceux qui pensent que Jésus devrait être né environ trois ans avant la mort d’Hérode, soit en -6.

Il reste un élément que nous n’avons pas abordé, et qui a été sujet à controverse. C’est le recensement, sous Quirinius, dont il est question en Lc 2, 1-2. Le problème ici, c’est que Quirinius n’a pas été gouverneur de Syrie avant l’an 6, soit 12 ans après l’année de naissance supposée de Jésus. En réalité, il n’est pas bien compliqué d’expliquer cette bizarrerie 9. Historiquement, nous avons bien trace de recensements durant cette période. Nous avons également des données historiques montrant que Quirinius a bien eu un mandat en Syrie 10, autre que gouverneur, lui permettant d’organiser un tel recensement. Pour le reste, il s’agit d’un simple problème de compréhension de texte. Je me permets ici de citer Pierre Perrier 11 :

Historiquement on sait qu’à l’époque de la naissance de Jésus, et contrairement à ce qu’une mauvaise traduction fait dire à Luc, Quirinius n’était pas gouverneur de Syrie. Cette ambigüité a donné lieu à beaucoup de critiques et il convient de la lever. L’explication de cette erreur, c’est qu’on a ignoré la tradition orale et qu’on a voulu faire dire au grec une chose qui ne correspond pas au texte sous-jacent. Quand dans une société de tradition orale, on parle d’un personnage important, c’est toujours en évoquant son identité d’une manière générale et jamais en faisant allusion au caractère qu’il a au moment considéré de sa vie. Ainsi quand le texte dit que Quirinius était gouverneur de Syrie, il ne veut pas du tout dire qu’il l’était à l’époque dont il parle, mais qu’il s’est rendu célèbre en occupant ce poste. Nous procédons d’ailleurs d’une manière analogue quand nous disons que la bataille du Pont d’Arcole a été gagnée par Napoléon ; alors qu’à l’époque des guerres d’Italie, celui-ci n’était connu que comme le général Bonaparte. C’est d’ailleurs ce recensement, effectué sous Auguste, qui a rendu Quirinius célèbre et qui lui a valu d’être nommé ultérieurement Gouverneur de Syrie.

Enfin, pour conclure cette note, je veux juste te rassurer sur le fait que mon hypothèse de datation n’a rien de très originale : il se trouve que l’année -6 est aussi l’année de naissance de Jésus la plus vraisemblable pour un certain Benoit XVI 12. Dans son livre sur l’enfance de Jésus, le Pape émérite, qui n’engage toutefois pas le magistère de l’Eglise dans son travail sur le sujet, nous fait même profiter des données astrologiques, sur l’étoile de Bethléem et sur les conjonctions planétaires à cette période, qui auraient pu guider les mages jusqu’à la crèche. Je sais, toi qui a sans doute plus confiance dans la rigueur scientifique d’un Joseph Ratzinger, tu aurais peut-être préféré que je te dise ça depuis le début, plutôt que de t’obliger à digérer ce florilège d’informations rugueuses. Mais avoue que ça aurait été quand même moins enrichissant !

Voilà donc, cette année de l’Incarnation, l’année -6, va nous donner maintenant tout le loisir de jouer avec les calendriers et les saisons, pour aborder l’autre catégorie de repères historiques : le jour de la naissance de Jésus. Et nous en aurons alors fini avec le cadre historique.

Notes:

  1. Mais peut-être es-tu plus familier pour ça de la notation 4 av. JC, qui revient au même
  2. auc = ab urbe condita (à partir de la fondation de la ville, soit en -752)
  3. Adversus Hæreses III 21, 3
  4. Adversus Judaeos VIII 11, 75
  5. Homélies sur Luc 3, 1
  6. Hippolyte de Rome, commentaire sur Daniel 9, 27
  7. Les évangiles de l’enfance du Christ – Vérité de Noël au-delà des mythes, René Laurentin, éd. Desclée et Desclée de Brouwer, Paris, 1982. p. 274
  8. cf. Thèse de Sylvie Chabert d’Hyères, La lune de printemps, 2004, Chapitre 3 : la mort d’Hérode. L’auteur fait notamment référence à : New catalogue of Ancient Jewish coins, Jacob Maltiel Gerstenfeld, Tel Aviv, 1987. pp 68-71. n°95 à 114 pour les années 24, 33,34, 37 et 43 du règne d’Antipas ; n °115 à 133, pour les années 5, 12,16,19,30,33,34,36,37 de Philippe
  9. Là encore, voir la thèse de Sylvie Chabert d’Hyères, La lune de printemps, 2004, Chapitre 6 : Quirinius et Chapitre 7 : Recensements.
  10. Notamment les écrits de Falvius Josèphe, ainsi que le titulus Venetus, un marbre antique comportant une inscription en latin évoquant un légat d’Auguste en Syrie qui a bien pu être le fameux Quirinius.
  11. Pierre Perrier, les colliers évangéliques, Editions du Jubilé, 2003
  12. cf. L’enfance de Jésus, Joseph Ratzinger – Benoit XVI, Flammarion, 2012

A propos de Joël Sprung

Auteur de Notre Père, cet inconnu, éd. Grégoriennes, 2013 et Confessions des nouveaux enfants du siècle, éd. Salvator, 2013, co-écrit avec Natalia Trouiller et présenté par Christine Pedotti.
Bookmarquez le permalien.

4 Comments

  1. Merci pour cet intéressant panorama de la question.
    Il est vrai que l’année de naissance du Christ est souvent l’occasion d’ « avis contradictoires » sans qu’il soit forcément aisé de décrypter les tenants et les aboutissants du sujet.
    Votre article est très clair et présente de manière accessible aux néophytes les différents paramètres à prendre en compte.

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  2. Merci. Pourtant, je suis un peu déçu et frustré par ce que j’ai fait. Cela tient en grande partie au caractère indécrottablement hypothétique de l’hypothèse, évidemment.

    Mais je me rends compte aussi que je n’ai pas fait mention d’une donnée qui a certes peu d’importance pour les historiens, mais qui en a plus pour moi : la tradition copte sur le voyage de la sainte famille en Egypte. Cette tradition, relativement à un ancien manuscrit du IVème siècle, le papyrus du Fayoum, corroboré semble-t-il par un autre manuscrit arabe, les mémoires de Théophile, 23ème patriarche d’Alexandrie (376-403) qu’il rédigea suite à une vision de la sainte Vierge lui décrivant son voyage en Egypte, prétend que le voyage de la sainte famille en Egypte dura 3 ans et 11 mois. C’est une chose assez méconnue, mais je suis assez favorable à ne pas prendre à la légère ces anciennes traditions.

    Dans mon hypothèse, je dois donc faire le choix entre attribuer le crédit qu’ils méritent aux historiens qui font mourir Hérode le Grand en -3 ou (exclusif) tenir compte de cette tradition copte.

    Si la tradition copte est vraie, alors la naissance de Jésus en -6, son départ entre -5 et -4, et la mort d’Hérode presque 4 ans plus tard, nous obligerait donc à nous ranger derrière l’hypothèse minoritaire sur la datation de la mort d’Hérode, entre -1 et 0.

    Le problème, c’est qu’au plan de l’étude historique, la démarche ainsi posée est totalement irrecevable : on n’accrédite pas une thèse historique en fonction de ce qu’on veut en déduire ensuite, mais en fonction des faits. Je ne peux donc pas tenir les deux possibilités parce que ces deux-là m’arrangent, et rejeter toutes les autres. Par honnêteté intellectuelle, je suis obligé de trancher, mais sans conviction. Compte tenu de mon incompétence dans ce domaine, c’est à la majorité du corps scientifique que je me rattache.

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  3. Et bien moi je l’aime bien, ton argumentation hypothétique. Elle respecte le texte biblique : Matthieu ne passe pas pour un menteur et Luc ne perd rien à sa rigueur : trente ans à deux ou trois ans près, c’est effectivement « environ ». On peut supposer que l’âge qu’avait Jésus au moment de commencer son ministère n’était pas sa préoccupation première.
    L’ennuyeux avec tes billets, c’est qu’ils sont plus faits pour être étudiés que pour être lu en biais. Je ne désespère d’avoir un jour le temps d’aller mettre mon nez dans les sources que tu cites. En attendant j’ai hâte de voir comment tu te dépatouilles avec la question du jour de naissance…

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  4. Je me demandes surtout à quel point les corroborations entre calendriers étaient faciles à l’époque.
    Pour le voyage en Egypte, rien n’empêche le retour de Joseph d’avoir pris 1 ou 2 ans après la mort immédiate d’Hérode (puisque même Matthieu fait dire à l’Ange : CEUX qui en voulaient à la vie de l’enfant).
    Bref, grâce à ton article j’en sais à la fois beaucoup plus, tout en étant assez embrouillé.

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