Le vêtement de gloire

By | 30 avril 2013

Frédéric MannsJe voudrais ici partager quelques notes, à partir de la lecture d’un article de Frédéric Manns paru dans le n°7 des Cahiers Ratisbonne, et intitulé : Le vêtement de Gloire 1. L’auteur y dresse un aperçu synthétique mais révélateur, dans un large corpus de la tradition judéo-chrétienne, de ce qui a trait à la nudité d’Adam et Eve comme conséquence de la chute, et qui concerne plus particulièrement les vêtements dont ils étaient couverts lors de leur création. Quant à moi, pour introduire cette question, je voudrais au préalable te citer un autre éminent théologien, Divo Barsotti 2 :

L’importance du vêtement est implicitement indiquée par les premiers chapitres de la Genèse. Adam, après le péché, s’aperçoit qu’il est nu: le péché l’a dépouillé. C’est donc qu’auparavant il était vêtu ; suivant la mystique hébraïque, qui probablement date du judaïsme, c’est-à-dire de l’époque où furent écrits ces chapitres, Adam avant le péché n’était pas nu: il était vêtu, mais vêtu de lumière, vêtu de cette splendeur et de cette gloire dont la grâce ornera l’homme — vêtu de cette robe nuptiale avec laquelle il convient de se présenter devant le Seigneur. Après le péché, Adam reconnaît qu’il est nu, privé de ce vêtement de lumière. Dieu, alors, couvre cette nudité, mais pas avec un vêtement de gloire: plutôt avec un vêtement de mortalité, d’humiliation, de peine. «Il vêtit Adam de peaux mortes », dit la Genèse. D’après les Pères de l’Église, ces peaux mortes sont précisément le signe de la mortalité, de la corruption à laquelle l’homme est soumis après le péché. L’homme est revêtu de mort, non de gloire ni de lumière, mais de ténèbres et de lamentations.

Une nuée de Gloire, un vêtement de lumière, ou encore un habit de splendeur… Les références que donne F. Manns sont nombreuses, et je ne peux les reprendre toute, au risque de faire une copie de son texte. Mais pour donner une idée, je reprends sa citation d’un midrash des Pirqé de R. Eliezer (PRE 14) :

Comment était vêtu le premier homme ? Une peau d’ongle et une nuée de gloire l’enveloppait. Dès qu’il eut mangé du fruit de l’arbre, il fut dépouillé de cette peau d’ongle, la nuée de gloire s’évanouit et il se découvrit nu.

J’ajouterais aussi ce passage d’un targum de la Genèse (TJ Gn 3, 7) :

Alors à leurs yeux à tous deux s’illuminèrent et ils connurent qu’ils étaient nus, car ils avaient été dénudés du vêtement de splendeur avec lequel ils avaient été créés.

Ce qui m’intéresse plus particulièrement, et que Frédéric Manns souligne mieux dans un chapitre intitulé « La vocation liturgique d’Adam » de ses « Saveurs bibliques«  3, c’est le rapprochement entre ce vêtement de gloire adamique, et le vêtement du Grand Prêtre ; ce que Divo Barsotti suggère, dans le texte que je te proposais en introduction, en disant : «vêtu de cette robe nuptiale avec laquelle il convient de se présenter devant le Seigneur ». Ce vêtement du Grand Prêtre est fait, entre autres éléments, du pectoral du jugement, qui est décrit de la manière suivante (Ex 28, 15-21) :

Tu feras le pectoral du jugement brodé comme l’éphod – tu le feras d’or, de pourpre violette et écarlate, de cramoisi et de fin lin retors. Il sera carré et double, d’un empan de long et d’un empan de large. Tu le garniras de pierres serties disposées sur quatre rangs : une sardoine, une topaze, une émeraude pour la première rangée ; pour la deuxième rangée, une escarboucle, un saphir et un diamant ; pour la troisième rangée, une agate, une hyacinthe et une améthyste ; pour la quatrième rangée, une chrysolithe, une cornaline et un jaspe ; elles seront serties dans des chatons d’or. Les pierres seront aux noms des Israélites, elles seront douze selon leurs noms, gravées comme des sceaux, chacune sera au nom de l’une des douze tribus.

Prête bien attention à la confection de ce pectoral. F. Manns propose ici un rapprochement entre Adam et le Grand Prêtre, via un passage du livre d’Ezéchiel dans lequel Dieu s’adresse, par le prophète, au roi de Tyr, qu’il assimile au premier homme. Regarde bien (Ez 28, 13) :

Tu étais en Éden, au jardin de Dieu. Toutes sortes de pierres précieuses formaient ton manteau : sardoine, topaze, diamant, chrysolite, onyx, jaspe, saphir, escarboucle, émeraude, d’or étaient travaillées tes pendeloques et tes paillettes; tout cela fut préparé au jour de ta création.

On remarque que les neuf pierres précieuses évoquées ici sont parmi les douze du pectoral du jugement qui appartient au vêtement du Grand Prêtre. Porte aussi ton attention, si tu veux bien, sur cette précision : « tout cela fut préparé au jour de ta création ». Cela peut faire écho à la tradition juive selon laquelle le vêtement d’Adam s’ajouterait à la liste des choses créées la veille du Shabbat, au crépuscule du sixième jour (Traité Pessahim 53b). A ce sujet, F. Manns rappelle aussi le midrash selon lequel, après qu’Adam en ait été dévêtu, les vêtements du Grand Prêtre furent emportés par Noé dans son arche. « Noé les transmit à son fils Sem qui les donna à Abraham. Ce dernier les donna à Isaac, qui les remit à Esaü, son premier-né. Rébecca en revêtit Jacob. Lorsqu’Isaac sentit le parfum de ces vêtements, il bénit Jacob ».

F. Manns rappelle aussi le Siracide, où le vêtement d’Aaron est présenté comme un vêtement glorieux (Sir 45, 6-8) :

[Dieu] éleva Aaron, un saint semblable à Moïse, son frère, de la tribu de Lévi. Il conclut avec lui une alliance éternelle et lui concéda le sacerdoce du peuple. Il le fit heureux dans son apparat, il le couvrit d’un vêtement glorieux. Il le revêtit d’une gloire parfaite et le para de riches ornements, caleçons, manteau et éphod.

Enfin, après avoir évoqué le symbolisme des vêtements sacerdotaux chez Philon d’Alexandrie, F. Manns conclut : « Parler de vêtement de gloire d’Adam équivaudrait donc à reconnaître la vocation sacerdotale d’Adam ». Et de fait, dans son chapitre sur la vocation liturgique d’Adam 4, F. Manns rappelle aussi une tradition, qui n’est pas directement liée à la question du vêtement, mais qui appuie cette idée d’un Adam créé comme Grand Prêtre : le fait qu’il ait été créé sur le mont du Temple, à partir de la poussière du sol du sanctuaire, puis placé au jardin d’Eden pour rendre un culte à Dieu et garder ses commandements (le cultiver et le garder), comme en témoigne le targum (TJ Gn 2, 15) :

Le Seigneur Dieu prit Adam de la montagne du culte où il avait été créé, et le fit demeurer dans le jardin d’Eden pour rendre un culte selon la Loi et pour garder ses commandements.

Enfin F. Manns ajoute une chose, avec de nouveau forces références, mais qui devient dès lors presque une évidence : « les vêtements d’Adam seront donnés au Messie ». Nous savons, bien sûr, que Jésus est qualifié, dans la lettre aux hébreux, de véritable et unique Grand Prêtre 5. Et de fait, l’événement de la Transfiguration de Jésus, sur le mont Thabor, combine bien la présence de la nuée (comme au-dessus du Sanctuaire) et le vêtement de Jésus qui devient resplendissant comme la lumière 6.

Ce qui va m’intéresser dès lors – tu t’en doutes – mais qui sort du cadre de cette lecture, c’est d’approfondir ce lien qui existe, dans la personne de Jésus, entre Nouvel Adam et Grand Prêtre, et dont le point d’achoppement semble être cette figure de l’habit sacerdotal, du vêtement de gloire.

Notes:

  1. cf. Cahiers Ratisbonne, n°7, p.90-95, 1999
  2. Divo Barsotti : La Spiritualité de l’Exode, Ed. Téqui, 1982, traduction Elisabeth de Solms, p. 206.
  3. Frédéric Manns : Saveurs Bibliques: Étude de quelques symboles bibliques, éd. Erès, coll. Le Pain et la Parole, 1994
  4. Ibid.
  5. Notamment en Hb 5, 1-10 ; 7, 23-28
  6. Ainsi que l’analyse plus précisément F. Manns, cette fois-ci sur son blog

3 thoughts on “Le vêtement de gloire

  1. Incarnare

    Intéressant.. mais ça me semble passer complètement à côté du « Ils étaient nus et ils n’avaient pas honte » qui est au coeur de la théologie proposée par JPII…

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  2. Charles-Marie

    Sur les pierres précieuses, plus exactement, il y a l’onyx en plus, et l’agate, l’hyacinthe et l’améthyste en moins.
    Mais je ne suis pas minéralogiste pour savoir si une équivalence est possible et ce que cela peut impliquer comme interprétations symboliques..

    Très intéressante continuité en tout cas Adam-Aaron-Jésus.

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  3. Pneumatis Post author

    Merci pour vos commentaires. Je rentre juste de vacances, mais je vais y revenir pour vous répondre… peut-être bien dans une nouvelle note, qui explicite mieux le sens de la typologie qu’il y a derrière.

    Tu verras @Incarnare : je pense qu’on est très loin de passer à côté de la nudité originelle, au contraire : le « vêtement de splendeur » d’Adam n’est pas plus éloigné du concept de nudité originelle (et préternaturelle) que le « vêtement de peau » dont D. l’habille (Gn 3, 21) n’est éloigné de sa nudité naturelle. Comme disait Jean-Paul II : « la « nudité » n’a pas seulement un sens littéral, elle ne se réfère pas seulement au corps, elle n’est pas une honte qui se réfère exclusivement au corps« . Il suffit de considérer que le mot qu’on traduit par « nu » en hébreu en Gn 2, 25 veut dire aussi « sage, avisé ». C’est d’ailleurs le même mot qui qualifie le serpent en Gn 3, 1 : « le serpent était l’animal le plus rusé de toutes les créatures« , traduit-on (BJ). Note que dire « le serpent était l’animal le plus nu de toutes les créatures« , ça aurait quelque chose d’intéressant sur le plan symbolique, hein. Mais bon… Ce qui est intéressant c’est de noter que le serpent partage avec Adam et Eve une caractéristique élémentaire. Et le targum Jonathan, connu au temps de Jésus, traduit effectivement Gn 2, 25 en araméen par « Or tous deux étaient sages et ne savaient pas encore ce qu’était la honte« .

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