Néo-marcionisme

By | 3 avril 2013

MarcionEn guise de préambule aux recherches que je souhaite partager sur ce site, je voudrais évoquer un point concernant l’exégèse chrétienne en général.

Ouvrons une petite parenthèse. Il était une fois un chrétien hérésiarque 1 du début du IIème siècle de notre ère, qui s’appelait Marcion. Voici ce que disait de lui saint Irénée 2 : « [il] développa son école en blasphémant avec impudence le Dieu annoncé par la Loi et les prophètes : d’après lui, ce Dieu est un être malfaisant, aimant les guerres, inconstant dans ses résolutions et se contredisant lui-même. Quant à Jésus, envoyé par le Père qui est au-dessus du Dieu Auteur du monde, il est venu en Judée au temps du gouverneur Ponce Pilate, procurateur de Tibère César ; il s’est manifesté sous la forme d’un homme aux habitants de la Judée, abolissant les prophètes, la Loi et toutes les œuvres du Dieu qui a fait le monde et que Marcion appelle aussi le Cosmocrator ».

Marcion s’est donc distingué, entre tous les hérésiarques, par une originalité : il avait son propre « canon » des Ecritures 3. Il rejetait en bloc l’Ancien Testament. Dans l’évangile qu’il s’était compilé à partir de celui de Luc, comme dans les lettres de saint Paul qu’il mettait à disposition de ses disciples, il avait éliminé tout ce qui pouvait se référer à l’Ancien Testament. Il distinguait deux Dieux, l’un créateur du monde, auteur du mal, tentateur, vengeur, rendant une justice intransigeante ; et l’autre bon et miséricordieux, incarné en Jésus Christ. Chez saint Paul, il voyait une si nette opposition entre la Loi et la Foi que la Loi était pour lui et ses disciples une abomination à rejeter. Tu dois savoir aussi qu’à son époque, Marcion a rencontré un tel succès, que son école a essaimé plus vite et plus largement que l’Eglise, si l’on en croit les Pères, qui se sont tous attelés avec acharnement à le réfuter.

Pourquoi est-ce que je te parle de Marcion ? Parce qu’il est d’une grande actualité. Je passe sur le fait que les marcionites, pervertis par une réception tronquée de la Révélation, vouaient aux gémonies le mariage et la procréation, ou encore qu’ils comptaient parmi leurs prêtres des hommes aussi bien que des femmes, jugeant qu’il n’y avait « ni mâle ni femelle en Christ » 4. Concentrons-nous plutôt sur la partie qui concerne à proprement parler l’exégèse, thématique de ce site. Marcion rejetait donc la Loi et les Prophètes, si bien qu’il n’avait plus pour lui qu’une version très très amputée des évangiles. Et ce parce que, faut-il le préciser, les évangiles fourmillent de références à l’Ancien Testament.

Que signifie le titre de cet article ? Néo-marcionisme ? Ce néologisme n’est pas de moi. Je l’emprunte ici au Père Michel Remaud 5. Ce fameux exégète rappelle d’abord que la lecture chrétienne de la Révélation se distingue de la lecture juive par une originalité de taille : Jésus Christ. Jésus est la clef de lecture de la Révélation. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire entre autres choses, qu’en dehors de cette spécificité, les méthodes de lecture chrétiennes et juives sont scrupuleusement les mêmes. Du moins au début du christianisme. Les évangiles sont des midrashim composés par les disciples du Christ, relativement à ce qu’ils avaient vécu et appris aux côtés du Fils de Dieu ; sa vie de son Incarnation à sa Résurrection les éclairant d’une manière unique sur le sens de toute l’Ecriture. Pour le dire autrement, avec prudence néanmoins, les évangiles ne sont ni plus ni moins qu’un commentaire exégétique de l’Ancien Testament. Oui, ça peut choquer, dit comme ça 6.

Mais on peut le vérifier : l’exégèse chrétienne des temps apostoliques, c’est-à-dire pour l’exprimer plus clairement, l’interprétation de la Révélation, dont témoigne le corpus du Nouveau Testament, correspond en tous points aux mécanismes de l’exégèse rabbinique : explication de l’Ecriture par l’Ecriture, rapprochement de textes par analogie sémantique, ou même parfois seulement phonétique, utilisation de citations hors contexte, réécriture de versets et accomodation de certains passages pour faciliter les rapprochements, … Et bien sûr, commentaire de l’Ecriture, avec en filigrane une idée fixe : Tout est contenu dans l’Ecriture, et tout s’explique par l’Ecriture. On pourrait citer une foule d’exemples dans les évangiles pour l’illustrer. Mais tu peux déjà en avoir un aperçu dans ce petit article sur la consolation des femmes sur le chemin du calvaire, que j’ai publié récemment. Le principe est résumé dans ce passage de la Mishna :

Ben Bag Bag disait : tourne et retourne la Torah en tout sens, car tout y est renfermé ; elle seule te donnera la vraie science. Vieillis dans cette étude et ne l’abandonne jamais ; tu ne saurais rien faire de mieux 7.

Parmi ces mécanismes d’interprétation de l’Ecriture communs aux juifs et aux premiers chrétiens, il en est un systématique : chercher derrière chaque verset ou chaque expression de la Révélation, une réalité correspondante dans l’histoire des hommes, un personnage incarnant ce que dit tel passage de l’Ecriture. C’est constant dans la littérature rabbinique et… c’est bien sûr la base de l’exégèse chrétienne. Et pour nous aussi renouer avec l’aujourd’hui de notre liturgie, c’est cela qui fut initié par Jésus lui-même, sur le chemin d’Emmaüs.

Il leur dit alors : « Vous n’avez donc pas compris ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, en partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. 8

Pourquoi donc Michel Remaud dit-il que sévit dans l’Eglise aujourd’hui une sorte de néo-marcionisme ? Parce qu’il est conscient que, sans faire profession d’hérésie, et plus par simple ignorance que par choix, les chrétiens ignorent pour une grande part l’Ancien Testament. Il ajoute (attention, ça pique un peu) :

C’est sans doute une des raisons pour lesquelles la plupart des chrétiens – ou du moins des catholiques, pour ne parler que de nous – goûtent si peu la plus grande partie du Nouveau Testament. Je sais que l’affirmation est paradoxale, mais il faut bien reconnaitre que, pour la majorité des chrétiens, le Nouveau Testament se réduit aux passages qui sont, ou qui semblent, directement accessibles sans préparation particulière : les béatitudes, quelques récits évangéliques, paraboles ou adages, dont certains font partie de la culture générale… […] Mais il faut bien reconnaitre que les épîtres pauliniennes – à l’exception peut-être de la première aux Corinthiens –, l’épître aux Hébreux, les épîtres catholiques, l’Apocalypse, et même bien des passages des évangiles sont pour la majorité des fidèles des continents inconnus.

Je précise ici que l’auteur ne porte pas de jugement, et qu’il ajoute que cela suffit souvent, Dieu merci, à susciter des conversions et à apporter une réelle nourriture spirituelle : « On peut faire son salut sans être exégète de métier, et le Paradis est peuplé de myriades de saints anonymes qui n’avaient pas de culture biblique » précise-t-il. Il reste que le gouvernement des âmes requiert tout de même une juste compréhension de la Parole de Dieu, et non tronquée. Or, indique-t-il encore, « Le Nouveau Testament est largement incompréhensible à qui ignore l’Ancien », même si c’est désormais une évidence.

Ce qui est finalement plus grave, c’est que cette tradition bien particulière de transmission de l’Ecriture, cette culture midrashique, si elle a miraculeusement survécu dans la liturgie chrétienne, a complètement déserté l’esprit de la majorité des exégètes. Et ce depuis longtemps. Pour tout te dire, certains tiennent Marcion pour l’inventeur de l’antijudaïsme chrétien, qui a durement sévit dans l’Eglise au cours des siècles, et qui continue ses ravages, encore aujourd’hui, dans quelques factions chrétiennes. L’évangélisation doit donc indéniablement cibler les chrétiens, en premier lieu ceux qui prétendent avoir recours aux Ecritures pour former leur intelligence. Et cette évangélisation passe par un changement radical de méthode exégétique. Stop à l’exégèse linéaire, qui prétend interpréter un verset par lui-même. Stop à la lecture partielle. Stop au délicat mépris entretenu pour l’Ancien Testament et à l’ignorance totale de la culture juive.

Il faut redécouvrir le corpus de la Révélation dans son unité, et pour mieux comprendre ce qu’ont voulu nous transmettre les apôtres, nous ré-imprégner de leur culture biblique. Pour cela il existe, en plus des livres intertestamentaires, toute une littérature rabbinique dont nous sommes capables de dater, de sélectionner, ce qui déjà était partie intégrante de la culture de Jésus et des apôtres. Et quand je dis qu’il faut s’en emparer, ce n’est pas un vain mot : pour fréquenter une bibliothèque de théologie diocésaine, rattachée à un séminaire, je peux t’affirmer que cette littérature y brille par son absence, pour le plus gros.

Nous devons aussi nous re-familiariser avec l’aspect oral de l’interprétation de la Révélation et de sa transmission, et cesser de ne faire confiance qu’à ce qui relève de l’écrit. Du temps de Jésus, la tradition orale, transmise par les rabbis (docteurs de la loi) et scribes, à la synagogue ou au Temple, faisait vraiment autorité.

Alors Jésus déclara à la foule et à ses disciples : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Pratiquez donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. » (Mt 23, 1-3)

Pour relativiser un peu, cependant, du temps de Jésus aussi l’autorité de Tradition versus Ecriture faisait débat : c’était déjà un élément de controverse entre pharisiens et sadducéens. D’ailleurs, pour citer celui chez qui j’ai pioché cette information, l’un des grands maîtres de l’étude chrétienne de la tradition rabbinique, le regretté Père Roger Le Déaut (attention, ça peut piquer aussi) : « Je ferai remarquer que beaucoup d’exégètes, trop rivés à un texte divorcé de sa tradition, sont en fait, sur ce point, des sadducéens qui s’ignorent » 9.

Etre rivé sur un texte divorcé de sa tradition, ignorer les mécanismes interprétatifs traditionnels du temps des apôtres, ignorer même une part importante des écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament, voilà les écueils que je souhaite éviter ici, et même les erreurs que je souhaite, à mon modeste niveau, compenser. Ce sera très modeste, mais c’est une œuvre d’évangélisation nécessaire et salutaire. J’en suis convaincu, et t’invite également à en prendre acte.

Notes:

  1. Hérésiarque : Fondateur d’une hérésie
  2. Contre les Hérésies, I, 27, 2
  3. Ce qui poussa d’ailleurs l’Eglise a définir le sien
  4. Toute ressemblance avec des courants catholiques connus serait purement fortuite
  5. cf. « Lectures juive et chrétienne de l’Ecriture » in Evangile et tradition rabbinique, Michel Remaud, éd. Lessius, Bruxelles, 2003
  6. Pour varier un peu les sources, voir par exemple : « Je ne suis pas venu abolir mais accomplir » : la relation aux Écritures, selon les Évangiles, par Yves-Marie Blanchard, Esprit & Vie, n°129, 2005
  7. Pirqé Avot 5, 22
  8. Lc 24, 25-27
  9. « cf. La tradition juive ancienne et l’exégèse chrétienne primitive » par Roger Le Déaut dans Revue d’histoire et de philosophie religieuse n°51, 1971

4 thoughts on “Néo-marcionisme

  1. Charles-Marie

    Déjà à l’époque cathare, cette hérésie était une ressurgescence du Marcionisme, non?

    Ce n’est pas comme ci certains réseaux ésotérico-politiques lisaient l’Evangile de Jean en le tirant de son contexte, non non…

    Il y aurait sans doute de belles références de Chesterton à citer, mais je ne possède pas les livres adéquats.

    « commentaire exégétique de l’Ancien Testament », je suis tout à fait d’accord. Sauf qu’il en fallait, de l’abandon au Père, pour oser faire tout ce qui permet de dire : « Tout est accompli ». A chaque office du vendredi saint, je me le reprends en pleine tronche.

  2. pneumatis Post author

    Oui, c’est clair… c’est un si beau et si grand mystère !

  3. Phylloscopus

    Or donc, Marcien, confronté à l’apparence d’un Dieu -on dirait aujourd’hui – schizophrène, tranche la question d’une manière puérile en décrétant qu’en fait ils sont deux. Soit. De même, il n’est pas question en effet de céder à la tentation – si fréquente – de se mitonner notre petit Dieu bien à nous, cohérent avec nos schémas de pensée à nous, bien enfermable dans notre raison à nous. Il est tel qu’il est et il est révélé, ce n’est pas nous qui décidons de sa réalité. (Pourtant, on entend si souvent : « je ne peux pas croire à un Dieu qui est capable de laisser l’homme souffrir, de trucider les premiers-nés d’Egypte, etc ». Ben oui, mais c’est pas parce que c’est déplaisant ou incompréhensible que ça influe sur son existence ou non-existence. ça joue sur ce qu’on pense de lui et c’est tout !)
    Reste qu’il faut bien répondre à la question : pourquoi ce Dieu si différent dans l’un et l’autre Testament, pourquoi a-t-il renoncé aux déluges, pluies de soufre et de feu et autres dispositifs surnaturels de panpan-cucul généralisé des pécheurs au profit d’une approche moins belliqueuse. Bien sûr, on peut simplement s’en tenir au fait que Ses chemins ne sont pas les nôtres et tant pis si, par conséquent, Ses plans nous échappent complètement. Après tout, les dieux grecs et romains étaient jealous in honour, sudden et quick in quarell pires qu’un soudard de Shakespeare et ça ne dérangeait pas leurs fidèles.
    Mais ils n’en exigeaient pas de l’amour. Un Dieu qui n’aime rien tant que se faire aimer a forcément prévu une solution moins arbitraire, moins ingérable pour qui a trois sous de bon sens.
    Alors, finalement, comment réfuter, express mais avec élégance, aussi bien Marcion que le sempiternel « comment ton Dieu peut-il se dire Dieu d’amour et faire tout ce qu’on le voit faire dans l’Ancien testament ? »
    Comment ça, c’est l’objet de tout le blog ?
    Diantre !

  4. pneumatis Post author

    @Phylloscopus : Te moques pas de Marcion, tout de même, son Eglise a prospéré à une vitesse de fou, bien plus rapidement que celle des apôtres !

    Sinon, merci, je n’ai rien à ajouter ! :)

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