Rome paléochrétienne (2ème partie)

By | 9 janvier 2014

Rome paléochrétienneAprès le Qui et le Où, il me reste à dresser un tableau : Comment priaient les chrétiens aux premiers siècles à Rome ? Là encore les sources historiques sont bien minces.

Marcion a fait couler beaucoup d’encre : Grande apologie de Justin 1, Contre les hérésies d’Irenée de Lyon, Contre Marcion de Tertullien, et bien d’autres. Il y a aussi la lettre que Clément Ier, évêque de Rome, adressa aux corinthiens dans les années 90 2, ou encore le pasteur d’Hermas (av 150). On apprend dans ces textes que l’Eglise de Rome a refusé la rupture avec le judaïsme que souhaitait Marcion, et ce malgré ses larges offrandes. On apprend aussi que l’évêque de Rome Clément Ier avait pour rôle de diffuser les informations auprès des autres églises et qu’il les conseillait.

Les presbytres (prêtres) et les diacres sont évoqués sans que leurs rôles soient clairement établis à cette époque. Alexandre Faivre, dans son ouvrage Chrétiens et Églises : des identités en construction, explique la constitution du clergé dans l’église paléochrétienne, qui s’est faite en deux phases 3 :

  • La sédentarisation des apôtres puis la professionnalisation des ministères et des catégories sacerdotales à partir de 250.
  • L’entrée dans le clergé, qui se fait par ordination et devient un honneur lié à un honoraire. Ce changement est justifié par l’image des lévites, liturges et ministres d’autel.

Eusèbe rapporte qu’en 250, à Rome, il y avait : 1 évêque, 46 presbytes, 7 diacres, 7 sous diacres, 42 acolytes, 52 exorcistes, lecteurs, portiers et plus de 1500 veuves et indigents. Tout ce monde étant nourri par la communauté.

Je n’ai pas trouvé de sources sur la liturgie, l’enseignement et les sacrements à Rome mais il est probable que cela fut semblable à ce que décrit Justin dans son Apologie I 64-67 pour la liturgie et à la Didachè pour ce qui concerne l’enseignement et le sacrement du Baptême. Il ressort de ces sources, que la liturgie que nous connaissons à l’heure actuelle était déjà presque identique en 150 :

  • Un temps de purification (confession des péchés)
  • Un temps de lecture des mémoires des apôtres et des prophètes (par un lecteur)
  • Un temps exhortation par celui qui préside (l’évêque)
  • Un temps de prière commune pour les uns et les autres en vue d’obtenir la grâce de pratiquer les commandements et de mériter le salut
  • Un baiser de paix
  • Une présentation du pain et de la coupe et une eucharistie faite par celui qui préside qui se conclue par l’Amen de l’assemblée.
  • La distribution du pain et du vin par le diacre à l’assemblée mais aussi aux absents.
  • Offrandes remise  à celui qui préside pour qu’il assiste les veuves, orphelins et malades.

La prière du Notre père, quant à elle, est censée être faite trois fois par jour 4, mais n’est pas indiquée comme moment de la liturgie dominicale, pas plus que le credo bien sûr.

La meilleure source pour comprendre comment les premiers chrétiens priaient c’est surement la Mishna rédigée au IIème siècle et qui reprend des usages du premier siècle.

Le vendredi soir dans les foyers mais aussi au temple, avant sa destruction en 70, pour les pèlerins, la bénédiction du lucernaire (l’allumage des lampes) et le chant d’entrée en Shabbat, puis le repas, ont fortement inspiré le rite chrétien. Le repas commence après que le chef de famille ou le président de la table ait rompu le pain et l’ait distribué. Et à la fin du repas une coupe est levée. Le président dit alors « rendons grâce au Seigneur » et les convives répondent «  cela est digne et juste » 5. Ces gestes et ces mots résonnent à nos oreilles chrétiennes. C’est ce temps qui fut l’occasion de l’institution de l’eucharistie par le Christ et qui fut repris par l’église. Toutefois le sens de ce repas est bien différent et s’apparente sans doute plus à l’office de Moussaf, dans la matinée du Shabbat, qui rappelle la convocation (Qalal) du peuple pour un nouveau pacte avec Dieu.

Le samedi matin, on se rassemblait à la synagogue pour la lecture de la Torah, suivie de sa haftarah (une lecture tirée des livres prophétiques ou hagiographiques), accompagnées de psaumes et suivies d’une homélie et de litanies. C’est pendant ce service que Jésus parlait à la synagogue mais aussi plus tard les apôtres. Et c’est ce que nous retrouvons dans notre liturgie, avec le temps de la parole.

L’eucharistie chrétienne a été détachée du Shabbat sans doute au IIème siècle et célébrée le dimanche matin avant l’aurore pour permettre aux participants de s’y rendre avant leur journée de labeur. C’est la mise en place du dimanche chômé qui permettra de remettre l’eucharistie à l’heure de Moussaf, c’est-à-dire dans la matinée, à partir de Constantin.

L’utilisation des mots Amen, Alléluia ou encore le sanctus repris de la kedousha sont aussi des héritages du judaïsme. Un autre héritage est la prière dite des 18 bénédictions, appelée aussi HaTefillah (La Prière – par excellence) ou Tefillat HaAmida (prière debout) ou plus simplement Amida, récitée trois fois par jours. Cette prière en trois parties rappelle dans sa structure le nôtre Père, que les premiers chrétiens devaient également prier trois fois par jour :

  • Les trois premières bénédictions (berekhoth) de la Amida peuvent être rapprochées des trois premières demande du Notre Père (sur le nom, le royaume et la volonté)
  • Les quatre demandes suivante du Notre Père correspondraient alors aux douze supplications centrales de la Amida pour la justice, la santé, l’abondance, le pardon etc.
  • La doxologie  en trois glorifications règne, puissance et gloire correspondant alors aux trois bénédictions finales de la Amida, pour l’action de grâce.

Mais notre prière est aussi en partie issue du Kaddish : « Que soit glorifié et sanctifié le Nom Sublime dans le monde qu’il a créé, selon sa volonté. Que son Règne arrive des jours de notre vie et de la vie de tout Israël, dans un avenir très rapide et proche. Que son grand Nom soit béni dans tous les mondes et dans les siècles sans fin ». De la même manière, des rites utilisés par les juifs sont repris par les chrétiens, qui en changeront le sens. Citons par exemple le baptême ou l’imposition des mains.

Il y a beaucoup plus à dire sur ce sujet mais cela fera l’objet d’autres billets. Voilà, en résumé, ce que l’on sait des premiers chrétiens à Rome. La conversion de Constantin en 312 change complètement la donne et entraîne un afflux de convertis qu’il va falloir gérer.

Notes:

  1. Voir aussi cette version avec le texte d’origine en grec et sa traduction annotés.
  2. Voir aussi cette version avec le texte d’origine en grec et sa traduction annotés.
  3. Alexandre Faivre, Chrétiens et Églises : des identités en construction – Acteurs, structures, frontières du champ religieux chrétien, éd. Cerf, coll. Cerf Histoire, 2011, pp. 7-36.
  4. Cf. Didachè VIII
  5. Il s’agit, lors de la Birkat ha-Mazon, la bénédiction en fin de repas, d’une version de la prière en commun, appelée Zimun (quand au moins trois personnes ont mangé du même pain). Cf. Peter J. Tomson, Blessing in disguise : ευλογεω and ευχαριστεω between ‘biblical’ and every day greek usage in Voces Biblicae, Septuagint Greek and its significance for the New Testament, éd. Peeters, 2007, p. 57 et note 82. Voir aussi de l’évêque orthodoxe Alexis van der Mensbrugghe, L’apport de la synagogue à la liturgie chrétienneConférence donnée dans le cadre des rencontres interconfessionnelles de la Cimade, Paris, 7 Décembre 1962.
Category: Etudes bibliques

About Valérie Barbe

Blogueuse, comme Jonas, je râle devant les actualités qui se succèdent. Mais je sais qu'un arbre me protège et m’aide à regarder autrement. Auteur de Wâdi Qadîsha, éd. Aleph, 2005, textes de Valérie Barbe et photos de Roger Moukarzel.

One thought on “Rome paléochrétienne (2ème partie)

  1. Brigitte Bédard

    Merci chère Valérie pour ces deux billets! C’est d’une richesse incroyable. Il y a longtemps que je cherchais ce genre d’info.

    Brigitte

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