Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens

By | 18 mars 2014

Mt 23,1-12Jésus entend-il que le discours du sot pèse comme un fardeau en voyage, tandis que sur les lèvres du sage on trouve la grâce (Sir 21,16) ? Non, il s’agit d’autre chose.

La Loi de Moïse ne peut être reçue de manière littérale, et doit être interprétée. C’est pourquoi les rabbis sont importants. Le juste, de bonne foi et fidèle à la Torah, verra son accomplissement dans la jurisprudence nécessaire à l’application de ses préceptes. Et la mesure des commandements de la Torah qu’il saura mettre en pratique, fort de cette interprétation, sera celle de la frange de son vêtement (Nb 15,38-40). Tandis que la largeur de son phylactère sera la mesure des enseignements qu’il a reçus.

L’âne sur lequel on charge un fardeau est la figure même du serviteur fidèle et besogneux : à l’âne le fourrage, le bâton, les fardeaux ; au serviteur le pain, le châtiment, le travail (Sir 33,25). Seul animal dont le premier-né peut faire l’objet d’un rachat (Ex 13,13), il évoque surtout la rédemption en marche, d’Abraham au Messie, en passant par Moïse (Gn 22 ; Za 9,9 ; Ex 4,20).

Aussi il est aisé pour le rabbi qui fait porter au disciple son enseignement de se mettre en position de rédempteur. Nous sommes tous des ânes, frères et serviteurs, et notre seul fardeau, c’est le Christ. Car ce n’est pas dans un lourd code de lois que le salut s’accomplit, mais en la venue glorieuse du Fils de Dieu 1. Et il ne suffit pas de dire que c’est de Bethléem qu’Il doit venir, encore faut-il sortir pour l’adorer (Mt 2,4-6).

Notes:

  1. Il y a là un jeu de mot : en hébreu, est glorieux ce qui est pesant, lourd.

13 thoughts on “Ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens

  1. Anon

    Bonjour Pneumatis,
    Comme votre connaissance du judaïsme est certainement mieux assurée que la mienne, voulez-vous bien me confirmer :
    « La Loi de Moïse ne peut être reçue de manière littérale, et doit être interprétée » : n’est-ce pas là précisément ce qui oppose le plus profondément les sadducéens aux pharisiens ?

  2. Pneumatis Post author

    Sans aucun doute, au point que les sadducéens n’accordent aucune autorité aux livres prophétiques et sapientiaux, et s’en tiennent à la lecture de la Torah. Dire ensuite qu’il n’interprètent pas serait peut-être aller vite en besogne (ils sont bien obligés, ne serait-ce que pour débattre avec les pharisiens), mais ils accordent évidemment encore moins d’autorité aux enseignements des rabbis, à ce que l’on appelle la « Torah orale ». D’où le problème autour de la croyance en la résurrection, qui est un concept relativement discret (euphémisme) dans la Torah.

  3. Pneumatis Post author

    Au fait, élément de bibliographie à signaler pour mieux comprendre les liens entre l’âne, le fardeau et la rédemption : Michel Remaud, Evangile et Tradition rabbinique, éd. Lessius, 2003, chapitre III.

  4. pepscafe

    Bonjour !
    Merci pour cet article et-une fois de plus-félicitations pour votre blogue et votre travail.

    Vous relevez « …le problème autour de la croyance en la résurrection, qui est un concept relativement discret (euphémisme) dans la Torah ».

    La réponse du Seigneur aux Sadducéens, qui l’interrogeaient sur la résurrection, est donc d’autant plus remarquable :
    « Que les morts ressuscitent, c’est ce que Moïse a fait connaître quand, à propos du buisson[Ex.3v6], il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob.Or, Dieu n’est pas Dieu des morts, mais des vivants ; car pour lui tous sont vivants »(Luc 20v37-38)

    Bonne continuation à vous !
    En Christ,

    Pep’s

  5. Pneumatis Post author

    Tout à fait. Dans la même veine, dans le Talmud on trouve deux types de justification scripturaires de la foi en la résurrection : une qui cite, à bon droit, les Prophètes, et une plus spécifiquement destinée à la controverse avec les sadducéens, qui tente, comme Jésus, de le déduire d’une interprétation de la Torah. Par exemple :

    « Quel est le texte de la Torah d’où est tirée la résurrection des morts ? C’est qu’il est dit : « vous en donnerez la teroumah de YHWH à Aaron le Cohen » (Nb 18,28). Mais Aaron devait-il vivre éternellement, alors qu’il n’est même pas entré en terre sainte pour qu’on puisse lui donner la teroumah ? Mais cela nous enseigne qu’il reviendra à la vie et Israël lui donnera la teroumah. De là nous avons la résurrection des morts, tirée d’un texte de la Torah. »

    Ou encore :

    Il a été enseigné dans une baraïta. Rabbi Simlaï a dit : « D’où savons-nous que la résurrection des morts est tirée de la Torah ? » C’est parce que il est dit : « et je réaliserai mon alliance avec eux, pour leur donner à eux la terre de Canaan » (Ex 6,4). Il n’est pas dit : « à vous », mais « à eux ». De là nous avons la résurrection des morts tirée d’un texte de la Torah. »

    Dans sa controverse avec les sadducéens, on voit d’ailleurs que Jésus les accuse de deux choses : de mal connaitre l’Ecriture (pour cause, puisqu’ils en font une lecture littérale, indépendante de toute torah orale) et de méconnaitre la puissance de Dieu qui, pour reprendre un argument rabbinique, s’Il est capable de faire naitre du sein maternel une créature nouvelle, combien plus est-il capable de faire revivre un mort (et là, il faut voir chez Luc tous les parallèles qu’on a entre la naissance du Christ et sa résurrection, sur fond de tradition pascale).

  6. Anon

    Si je peux me permettre, je profite de l’intervention de pepscafe. J’ai personnellement du mal à comprendre en quoi cet argument de Jésus plaide pour une résurrection telle que la comprenaient les pharisiens de l’époque et que refusaient les sadducéens, c’est-à-dire une résurrection ‘physique’. Il me semble que de dire que Abraham, Isaac et Jacob sont vivants, puisque Dieu est le Dieu des vivants, signifie plutôt une persistance de la personne au-delà des apparences que la mort en serait la fin.
    Est-ce nous, chrétiens, qui avons inventé cette conception d’une résurrection ‘physique’ (que je crois, personnellement, erronée) ?

  7. Pneumatis Post author

    @Anon : en effet, la réponse de Jésus n’est pas aisée à comprendre pour nous, parce qu’elle fait justement écho aux controverses entre pharisiens et sadducéens à cette époque, et à leur type d’argumentation. J’ai de quoi développer, mais pas dans l’instant, parce que je suis attendu ailleurs et déjà en retard :) Mais je vous recolle ça ici très vite.

  8. Anon

    Je serai bien intéressé de vous lire sur la question, quand vous aurez le temps (que ça ne vous stresse pas) !

  9. Pneumatis Post author

    Bon en fait je vais vous le faire à ma sauce, parce qu’il n’y a pas tout ce que je veux dans aucune des sources que je visais.

    Alors pour bien comprendre l’argument de Jésus, il faut le ressituer dans le contexte de la controverse Sadducéen-Pharisien sur les arguments « de Torah » affirmant la résurrection des morts. La baraïta attribuée à Rabbi Simlaï, que j’ai citée dans le précédent commentaire cite Ex 6,4, extrait d’un passage qu’il est l’exact parallèle de celui qu’évoque Jésus (Ex 3,6).

    Dans le passage d’Ex 3 (le buisson ardent) que cite Jésus, Dieu dit à Moïse : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob » (Ex 3,6) puis un peu plus loin Il lui révèle le Nom dans des termes similaires : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est YHVH, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob ».

    Dans le passage utilisé par les pharisiens pour justifier la résurrection des morts face aux sadducéens, le texte dit : « Dieu parla à Moïse. Il lui dit : « Je suis le Seigneur. Je suis apparu à Abraham, à Isaac et à Jacob comme le Dieu-Puissant (El Shaddaï) ; mais mon nom YHVH, je ne l’ai pas fait connaître. Ensuite, j’ai établi mon alliance avec eux, m’engageant à leur donner (à eux) la terre de Canaan, la terre étrangère où ils étaient venus en immigrés. » (Ex 6,2-4).

    On voit bien que ce passage de l’Exode cité par les pharisiens est un argument de poids pour justifier la résurrection, pour deux raisons :

    – Il rappelle la « puissance de Dieu », qui est dans la tradition pharisienne, le moteur de la résurrection des morts (voir par exemple la 2ème bénédiction de la prière quotidienne des 18 bénédictions, qui rappelle : Tu es puissant pour toujours, YHWH, qui fais vivre les morts).

    – Dieu y est appelé aussi Dieu des pères, et dit nettement que c’est aux pères, et bien aux pères, que la promesse a été faite… d’où la précision de la baraïta : il n’est pas dit « à vous », mais « à eux ». Si donc Dieu veut honorer son alliance avec les patriarches, il doit les ramener à la vie pour leur donner, de leur vivant, la terre qu’il leur a promise.

    Le hic de nos évangiles, c’est que Jésus ne cite vraisemblablement pas Ex 6,2-4 mais Ex 3,6 ou Ex 3,15, soit un passage parallèle. Or auparavant il fait deux reproches aux sadducéens :
    – de méconnaitre la puissance de Dieu
    – de méconnaitre les Ecritures

    Est donc évoqué ici non pas un argument direct, mais l’écho d’une argumentation connue. Les évangélistes nous disent, d’une certaine manière : les sadducéens sont venus poser leur problème à Jésus, et Jésus leur a répondu à la manière pharisienne.

    Ce qui nous amène à déplacer un peu le regard vers un autre élément du récit évangélique : l’exposé des sadducéens est incroyablement développé et fait allusion, pour le lecteur, à un autre récit traitant de la résurrection, qui est celui du martyr des sept frères (2M 7,1s). Ce texte est l’un des plus vibrants témoignages d’espérance dans la résurrection des morts de toute la littérature vétérotestamentaire. Et il évoque cette espérance de la résurrection dans le contexte du martyr de l’occupant païen, de la profanation du Temple, de la souillure en général, bref. Relu à la lumière du mystère pascal, on peut dire qu’il annonçait déjà quelque chose de la croix qui précède la résurrection.

    Mon avis c’est que la controverse entre Jésus et les sadducéens est un prétexte des évangélistes pour plonger plus profondément dans ce mystère de la résurrection de Jésus qui passe par la passion. La réponse finale de Jésus n’est qu’un résumé d’une argumentation connue, que j’oserais presque dire banale, qui n’est pas la pointe de cet enseignement. L’hérésie sadducéenne n’est qu’un prétexte narratif pour rappeler d’une part que la croyance en la résurrection des morts doit être un acquis élémentaire, mais surtout qu’il prend tout son sens dans la passion qui précède la résurrection – comme la passion elle-même (ou le martyr des 7 frères) prend son sens, son espérance, dans la résurrection.

    Voilà, j’espère avoir répondu à la question.

  10. Anon

    Oui, et je t’en remercie. Effectivement, je n’avais pas saisi de quoi il s’agissait dans cette histoire de « pas à vous mais à eux », parce que je n’étais pas allé voir le texte lui-même, sans doute. Maintenant c’est clair : YHWH a promis Canaan à Abraham, Isaac et Jacob, il faut donc qu’ils soient vivants, puisque la conquête du pays ne s’est effectuée que bien longtemps après leur mort.

    Effectivement aussi, l’argument tel que rapporté dans les évangiles suppose une connaissance culturelle qui nous demande, à nous, beaucoup d’efforts, mais qui était peut-être plus évidente pour les auditeurs de l’époque ? je pense du moins au public de Matthieu, car pour Luc, évidemment, ça devait pas mal leur passer au-dessus de la tête. Pour Marc, j’avoue que je n’en sais trop rien. Je crois que beaucoup le considèrent comme adressé à des non-juifs de culture grecque. Une couche plus récente sur une base plus ancienne ?
    En tout cas, je te rejoins volontiers pour dire que le récit est surtout utilisé par les évangélistes pour servir leurs fins ‘éditoriales’ (mais ça, c’est tout dans tous les évangiles), et plus précisément sur la question posée par les sadducéens. Tu soulignes le parallèle avec le récit des sept frères dans 2 Martyrs, livre qui, sauf erreur, ne fait pas partie de la Torah stricto sensu, et donc sur lequel les saducéens ne devraient en principe pas s’appuyer dans leur argumentaire, non ?
    Je suis cependant moins sûr de te suivre pour « il prend tout son sens dans la passion qui précède la résurrection ». J’entends que c’est le message que les évangiles veulent promouvoir, mais, bien qu’on ne puisse pas « refaire le match », Jésus n’aurait donc pas été ressuscité par Dieu s’il n’avait pas été obligé d’en passer par là à cause de notre profonde, hum, ignorance dans le meilleur des cas (Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font) ?

  11. Anon

    P.S. sans rapport : tu as une typo bien agréable, sur ton blog. Je vois dans les « outils de développement » qu’elle s’appelle « Open Sans ». C’est une police Google, c’est ça ?

  12. Pneumatis Post author

    Sur la réception par les païens de cette perle d’évangile, si on rentre dans l’historico-critique, on dira aujourd’hui que Marc est la source, et on se posera à bon droit la question de savoir comment son public pouvait comprendre ces subtilités Mais justement, une fois encore, je crois que l’argument de Jésus pour contrer les sadducéens n’est pas la pointe du récit, sinon pour dire que Jésus leur a cloué le bec. L’enseignement des évangélistes sur la résurrection des morts, c’est Jésus lui-même qui va effectivement ressusciter. Par ailleurs, on peut considérer une autre approche historico-critique voyant dans ce passage une composition orale ancienne dans le milieu de l’église primitive, reprise par chacun des évangélistes, et qui au moment de sa composition, en milieu juif, était tout à fait bien comprise.

    Ensuite quand j’évoque le parallèle avec le récit des 7 frères martyrs, je ne dis pas que les sadducéens s’appuient dessus. Au plan du récit lui-même, l’exemple des sadducéens n’a rien à voir avec le martyr des 7 frères. C’est au niveau du message que l’évangéliste adresse à son lecteur qu’on peut faire ce parallèle. La scène n’est là que pour lui servir de support, de décor. Ca pose évidemment la question de savoir si cela s’est vraiment/historiquement passé comme ça ou pas – ça n’empêche pas : il suffit alors de remplacer « l’évangéliste » par « la Providence ».

    Quant à la question de la « nécessité » de la passion, on ne peut effectivement pas refaire le match. De toute évidence, c’est un élément assez crucial de la théologie de l’accomplissement qu’on peut trouver dans les évangiles, et c’est sans doute l’élément le plus central de la théologie des épîtres pauliniennes : la victoire du Christ est sur la croix. L’expliciter est le travail des théologiens, le discuter est celui des contradicteurs de la foi chrétienne, et le méditer, le contempler est notre vocation à tous.

    PS : pour la typo, j’avoue que je ne sais pas, elle fait partie du thème. Je n’ai pas eu à me poser la question. Mais oui, la police de base est « Open sans ». C’est tout ce que je peux dire.

  13. Anon

    « la victoire du Christ est sur la croix » : c’est effectivement un élément sur lequel je médite beaucoup depuis quelques temps. C’est parti d’une question posée par Michel Benoit sur son blog : Jésus s’est-il suicidé ? Question à laquelle je veux évidemment pouvoir répondre non, personnellement. Mais la réponse « c’était la volonté de Dieu », ni même « c’était nécessaire », ne me satisfont pas plus…
    Cela s’est passé ainsi parce que tel est le destin quelque peu inéluctable de tous les prophètes : ce qu’ils ont à dire dérange trop l’ordre du monde. Et il me semble certain aussi que c’est cette fin brutale mise aux chimères dans lesquelles se complaisaient les disciples qui les a obligés, en quelque sorte, à entrer en métanoia, et leur a permis d’accéder enfin à « la Vérité ».
    Mais je n’aime décidément pas cette sorte de fascination qui inverse l’ordre des choses : c’est la résurrection qui est essentielle, la croix est plus de l’ordre du contingent. Ceci fait-il de moi un « contradicteur de la foi chrétienne » ? Être chrétien consiste-t-il à acquiescer en bloc à quelque package que ce soit ?

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