Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps

By | 9 novembre 2014

Ez 47Ce dimanche nous donne à écouter le si merveilleux chapitre 47 du prophète Ezéchiel, relu par l’auteur du quatrième évangile. Car saint Jean connait magnifiquement bien le livre d’Ezéchiel, le grand prophète du temple eschatologique, et il en fera le commentaire du début à la fin de son évangile. Dans les lectures de ce dimanche, nous n’en avons certes qu’un aperçu : une introduction à ce que sera le récit johannique de la mort et de la résurrection de Jésus, apothéose de ce midrash d’Ezéchiel. Je voudrais toutefois en profiter pour consigner ici quelques notes d’une esthétique qui me touche plus particulièrement.

Le chapitre 47 d’Ezéchiel parle du torrent qui sort du côté droit du Temple : « En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent. Alors des pêcheurs se tiendront sur la rive depuis Enn-Guèdi jusqu’à Enn-Églaïm ; on y fera sécher les filets. Les espèces de poissons seront aussi nombreuses que celles de la Méditerranée. » (Ez 47, 9-10). Le découpage des lectures est tel que nous n’entendrons pas le verset 10, ce dimanche. Pourtant il renferme un merveilleux secret, que l’évangéliste connait bien. Les noms propres Enn-Guèdi  et Enn-Églaïm sont introduits par ce Enn (עֵין) que l’on peut traduire par « œil ». Il nous faut ouvrir les yeux de l’esprit, car il y a ici un mystère à contempler.

Le mot hébreu Guèdi (גֶדִי) a, comme tout mot hébreu, une valeur numérique, obtenue en additionnant la valeur numérique de chacune de ses lettres. Que l’on ne se trompe pas, ce que l’on appelle la Guematria, est un procédé d’interprétation biblique au moins aussi ancien que nos évangiles. Or la valeur guématrique (numérique) du nom Guèdi (גֶדִי) est : 3 (guimel) + 4 (daleth) + 10 (yod) = 17. L’autre nom propre, Eglaïm (עֶגְלַיִם), selon le même procédé de lecture, a la valeur : 70 (ayin) + 3 (guimel) + 30 (lamed) + 10 (yod) + 40 (mem) = 153. Or le nombre 153 est précisément la somme des entiers de 1 à 17 : 1 + 2 + 3 + … + 17 = 153. On peut dire, en un sens, que le nombre 153 (Eglaïm) est le développement, la manifestation ou même encore, la gloire du 17 (Guèdi). Il en va donc d’un torrent mystique, jaillissant du Temple, qui porte la vie, et cette vie est manifestée par le nombre (17) des espèces de poissons, et les pécheurs faisant sécher là leurs filets.

Or que voyons-nous dans le récit de la mort et de la résurrection selon saint Jean ? « Un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. » (Jn 19,35) Ce torrent johannique jaillissant du coeur de Jésus a tout à voir avec celui d’Ezéchiel. Et l’évangéliste nous fait suivre l’écoulement de ce torrent de mille coudées en mille coudées, jusqu’aux lendemains de la résurrection : les disciples s’en vont alors à la pêche, et rencontrant le ressuscité, sans toutefois le reconnaître, sur ses conseils ils jettent le filet, et ramènent une quantité impressionnante de poissons : Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré (Jn 21,11). Cent cinquante-trois gros poissons ! Cette mer de Tibériade devient pour l’évangéliste la Mer Morte dans laquelle se déverse le torrent sorti du côté droit du Temple ! Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez (Jn 19,36).

Mais que signifie donc ce nombre 153 ? En lui-même il n’est relatif qu’au nombre 17 qu’il développe et manifeste, comme la fleur manifeste la graine. Et ce nombre 17 nous ramène à la dix-septième lettre de l’alphabet hébreu, la lettre Pé (פ). Pour comprendre la signification mystique de cette lettre, il nous faut aller voir les psaumes alphabétiques, et plus particulièrement le grand et magnifique psaume 145. La lettre Pé y est celle du verset : tu ouvres ta main : tu rassasies avec bonté tout ce qui vit (Ps 145,16). Tu rassasies tout ce qui vit ! Or ce verset nous en rappelle un autre, du Deutéronome 1Nephtali est rassasié de la faveur du Seigneur et comblé de sa bénédiction : qu’il prenne possession de l’ouest et du midi ! (Dt 33,23). Le targum de ce verset, nous donnant à entendre la Torah telle qu’elle était transmise et interprétée au temps de Jésus, ajoute 2 : Nephtali est rassasié de faveurs, et il se réjouit des poissons de la mer qui sont tombés dans son lot, et plein de bénédictions des fruits de la vallée de Génésareth qui lui ont été donnés de devant YHVH. Il prendra possession de la mer de Sophné et de la mer de Tibériade. Revoilà nos poissons de la mer de Tibériade, et l’abondance de fruits des rives du fleuve, signes des faveurs du Seigneur, portés par le torrent sortant du Temple dans la vision d’Ezéchiel.

Le torrent d’Ezéchiel se déverse vers l’orient, la vallée du Jourdain. Mais dans le targum du Deutéronome, tout comme – d’ailleurs – pour l’évangéliste, l’occident et le midi de la bénédiction de Nephtali (Dt 33,23) deviennent la vallée de Génésareth, au nord, en Galilée. Orient, Occident, Sud, Nord. Curieusement, voilà rassemblées en une seule et même figure se déployant au fil de la révélation, les quatre frontières du pays où se déverse l’eau et l’abondance de la vie divine sortant du sanctuaire. Ces frontières sont justement ce que décrira la suite de la vision d’Ezéchiel : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Voici les frontières d’après lesquelles vous partagerez le pays entre les douze tribus d’Israël (Ez 47,13).

Enfin, il faut dire encore un mot de cette dix-septième lettre de l’alphabet hébreu. Car l’homme ne se nourrira pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ! La lettre Pé signifie « bouche ». La bouche est la porte du corps, d’où jaillit la parole 3. Et cette parole peut rendre l’homme impur, impropre au sacré, car « ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15,11). La bouche est la porte du corps, d’où sort la parole. Alors, ce dimanche, nous entendrons que Jésus chassa les marchands du Temple, pour le purifier. Mais n’oublions pas : le Temple dont il parlait, c’était son corps.

N’oubliez pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous.
Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est sacré, et ce temple, c’est vous. (1Co 3,14-17, deuxième lecture de ce dimanche).

Seigneur Dieu, fait que nos corps, plongés dans la mort et la résurrection de ton fils, ne soient pas des repères de brigands, des lieux de trafic, mais donne-nous à boire l’eau et le sang sortant de ton divin cœur, afin que nos corps réalisent le sanctuaire de ta divine présence, et qu’en nous cette eau devienne source jaillissante pour la vie éternelle (Jn 4,14).

Notes:

  1. Cf. Jean-François Froger, L’arbre des archétypes, éd. Grégoriennes, 2013, p. 69.
  2. Ibid.
  3. Ibid.

4 thoughts on “Mais le Temple dont il parlait, c’était son corps

  1. Christophe Chaland

    Merci Pneumatis de prendre le temps de déployer quelques richesses de ces textes bibliques stupéfiants. Puissions-nous avoir davantage soif !

  2. Choshow

    Le nombre 153 n’est relatif qu’au nombre 17…
    C’est la première fois que j’entends ça! ^^ Et à vrai dire, la seule fois où j’avais entendu parler d’addition des nombres entiers pour obtenir un autre nombre, c’était avec 37, donc je n’avais pas réessayé.
    En revanche, j’ai trouvé le nombre 153 ailleurs!
    Il est relatif à 3+ (5*10)*3. Quand on récite le rosaire, on prie d’abord 3 je vous salue Marie, puis 5 dizaines, 3 fois. Et à chaque fois qu’on me parlait de ce nombre 153, c’est à ça que ça me faisait penser. Maintenant, j’en sais un peu plus sur ce nombre (qui ne m’avait jamais frappé plus que ça…)
    Les maths et la bible… toujours de grandes surprises pour ceux qui aiment les nombres! (Et pas seulement le livre du même nom…)

  3. Pingback: Foireux liens(6) : « pour quoi faire ? » ou « Est-ce un bien ? » | PEP'S CAFE !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.