Parler d’amour

By | 23 janvier 2015

La grande parole d’amour de la Torah, que nous aimons, mon fils et moi, redire régulièrement dans notre hébreu débutant – j’en parlais il y a quelques temps dans un précédent billet – nous vient de la Torah, et en est comme sa pointe : c’est le Shema Israël.

Ecoute Israël, le Seigneur est ton Dieu, le Seigneur est Un. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force. Ces paroles que moi je te commande aujourd’hui resteront sur ton coeur. (Dt 6,4-6).

Bienheureuse tradition qui conduit à redire ces paroles dans la prière quotidienne ! C’est à travers la lecture de l’évangile de Luc que je voudrais revenir sur cet enseignement. Luc fait explicitement mémoire du Shema dans le récit mettant en scène une controverse avec un docteur de la Loi (Lc 10,25-28). Ce récit sera suivi par un long développement pédagogique propre à Luc : la parabole du bon samaritain d’une part (Lc 10,29-37), et l’épisode qui lui fait directement écho ensuite : Jésus chez Marthe et Marie (Lc 10,38-42). Ces paroles […] tu les rediras à tes fils, tu les diras à la maison (de Marthe et de Marie) ou en voyage (de Jérusalem à Jéricho), enseigne encore le Shema (Dt 6,7). Il s’agit, avec ces deux perles mises bout à bout par Luc, d’articuler l’écoute et l’amour enseignés dans le Shema.

Luc a une vision bien particulière de l’amour : il procède vraisemblablement, dans son esprit, d’une dette de vie. Aimer, c’est être avant tout comme un débiteur de celui qu’on aime, ou tout comme : le destinataire d’un don inestimable. Ainsi, le bon samaritain est-il le prochain de l’homme laissé pour mort, le prochain à aimer, car l’homme blessé lui doit la vie ; le bon samaritain s’est offert à lui, dans son détour, dans ses efforts et dans ses biens.

Mais il ne s’agit évidemment pas de n’aimer que ceux qu’il nous est naturel d’aimer, comme nos parents envers qui nous avons la dette de vie par excellence et qui souvent nous ont tout donné. Cela est déjà dit dans le premier enseignement que l’évangile de Luc donne sur l’amour, dans le récit des béatitudes. « Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis« , dira Jésus (Lc 6,27). Et le samaritain est bien ici l’ennemi par excellence, adversaire séculaire du judéen laissé pour mort. L’ennemi est à aimer comme si nous lui devions la vie.

Encore faut-il écouter le Seigneur ! Comme l’enseigne le Shema et comme le rappelle systématiquement Jésus. Pourtant, dans la parabole du bon Samaritain, ceux réputés à l’écoute de la parole de Dieu (le prêtre et le lévite) sont dénigrés au profit de l’hérétique de Samarie qui se met au service d’un étranger, d’un ennemi. Mais ceci doit se lire encore à la lumière de ce qui suit : chez Marthe et Marie, ce sera bel et bien le service de l’hospitalité, de l’accueil de l’étranger, incarnation même de l’amour du prochain, qui sera mis en retrait par rapport à l’écoute de la parole du Seigneur : Marie a choisi la meilleure part ! Comment expliquer ce qui ressemble fort à un enseignement contradictoire ? C’est que Luc n’aura pas de parole assez dure pour dire le faux amour des prêtres, des lévites ou encore de certains pharisiens. Au point que la seule fois qu’il mentionne le substantif « amour » dans toute son oeuvre, c’est pour l’opposer à cette façon qu’ont certains d’acquitter prétendument leur dette envers Dieu, en délaissant le véritable amour, indissociable de la justice : Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous payez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue et vous passez à côté du jugement et de l’amour de Dieu. Ceci, il fallait l’observer, sans abandonner cela (Lc 11,42).

Un sage dont j’ai oublié le nom faisait remarquer que, lorsqu’on médite le décalogue, et que l’on rassemble, en hébreu, le premier et le dernier mots des dix paroles de Dieu, on obtient : « Moi (je suis) ton prochain« . Amour de Dieu et amour du prochain, c’est tout un. Quand l’un semble se manifester au dépend de l’autre, c’est qu’il ne s’agit plus d’amour.

Alors quelle est donc cette écoute de la Parole de Dieu qui peut être première, sans risquer de nous détourner du véritable amour ? Pour l’apprendre, il faut revenir un peu en arrière dans l’évangile de Luc. Il faut reprendre le grand enseignement donné sur l’écoute de la parole de Dieu dans la parabole du semeur, au chapitre 8.

A l’issue de la première parabole enseignée aux foules, lorsque les disciples demandent à Jésus le pourquoi de son enseignement en paraboles, celui-ci leur répond en citant Isaïe : ils regardent sans regarder, ils entendent sans comprendre (Lc 8,10). Plus loin, il ajoute « Faites attention à la manière dont vous écoutez. Car à celui qui a, on donnera ; et à celui qui n’a pas, même ce qu’il croit avoir sera enlevé » (Lc 8,18) ; puis vient cette parole que certains n’auront pas manqué de trouver trop dure : « Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. » (Lc 8,21)

Mais surtout, la parabole du semeur compare la parole de Dieu à une semence, et décline quatre profils d’homme pour l’écouter. Ou plutôt cinq, puisqu’il semble que ces foules, qui entendent sans comprendre, n’entrent pas dans les quatre catégories dont il sera ensuite explicitement question, et incarnent donc une cinquième situation qui n’est mentionnée ici que pour être révoquée aussitôt. Mettons-nous donc en situation de comprendre ce que nous entendons, pour le moins… ne soyons pas foule, soyons disciples.

***

Il existe une très ancienne tradition juive, rapportée dans le Talmud mais vraisemblablement contemporaine des évangiles, qui commente le Shema en disant ceci : « De tout ton coeur, signifie avec tes deux penchants, le bon penchant et le mauvais penchant ; de toute ton âme signifie même si il te prend ton âme [ta vie] ; de toute ta force signifie avec tout ton Mamon [tes richesses]. » (TB Berakhot 54a). Je dis que cette tradition est vraisemblablement contemporaine des évangiles, car la parabole du semeur repose très précisément sur cette lecture du Shema. Voyons là maintenant, terrain par terrain.

De la semence tomba sur le bord du chemin. Les passants la piétinèrent, et les oiseaux du ciel mangèrent tout. (Lc 8,5). Jésus ajoute : Il y a ceux qui sont au bord du chemin : ceux-là ont entendu ; puis le diable survient et il enlève de leur cœur la Parole, pour les empêcher de croire et d’être sauvés (Lc 8,12). Avant d’aller plus loin dans l’explication, une précision s’impose : dans le langage biblique, quand il est question du coeur, il n’est pas question comme pour nous du siège des sentiments. Le coeur est le lieu de la mémoire, de l’intelligence et de la volonté. Il est en particulier le lieu où, idéalement, l’on garde la parole de Dieu, où s’enracine sa compréhension et sa mise en pratique. Mais l’amour n’est pas non plus un sentiment, il est lui-même un élan de la volonté.

Ceci étant précisé, dans la tradition juive, il est question d’un bon et d’un mauvais penchant du coeur. Or le mauvais est celui qui reçoit l’esprit mauvais. Pour comprendre de quoi il s’agit, on peut relire le premier livre de Samuel, où il est dit : « L’esprit du Seigneur s’était retiré de Saül et un esprit mauvais venu du Seigneur le tourmentait » (1S 16,14). Il est difficile pour nous de comprendre qu’un esprit mauvais puisse venir du Seigneur. C’est peut-être pour cela que le Talmud de Jérusalem enseigne que Dieu mit au monde trois créatures, et en eut ensuite regret, savoir les Chaldéens, les Ismaélites, et le mauvais penchant (TJ Taanit 3,4). Le mauvais penchant se dispute le coeur avec le bon penchant, comme le démon s’y dispute l’inspiration avec l’esprit du Seigneur. Aimer Dieu de tout son coeur, c’est reconnaitre que tout nous vient de Dieu, en premier lieu sa parole qui est le don par excellence. L’esprit mauvais cherche à retirer la parole de Dieu de notre coeur, quand le coeur bon la retient (Lc 8,15). La clef du discernement est sans doute là, nourrit par l’espérance en Dieu, pour qu’il guérisse notre mauvais penchant.

Il en tomba aussi dans les pierres, elle poussa et elle sécha parce qu’elle n’avait pas d’humidité (Lc 8,6). Et plus loin : il y a ceux qui sont dans les pierres : lorsqu’ils entendent, ils accueillent la Parole avec joie ; mais ils n’ont pas de racines, ils croient pour un moment et, au moment de l’épreuve, ils abandonnent (Lc 8,13). Aimer Dieu de toute son âme, c’est l’aimer même s’il te reprend ton âme, même s’il te redemande ta vie, car il est celui qui te l’a donnée. L’amour se mesure ici, si j’ose dire, à la persévérance dans l’écoute et la foi en la parole de Dieu, malgré l’épreuve. Nous connaissons bien cette dimension de l’amour dont ont témoigné les martyrs chrétiens. Dans la tradition juive, le récit du martyr de rabbi Aqiba par les romains rapporte que ce dernier s’est réjouit, au moment de mourir de la main des persécuteurs, de pouvoir enfin aimer Dieu de toute son âme, en donnant sa vie, le Shema sur les lèvres. L’amour de Dieu « de toute ton âme », c’est la persévérance, l’enracinement de la parole de Dieu dans le coeur, envers et contre toute épreuve.

Il en tomba aussi au milieu des ronces, et les ronces, en poussant avec elle, l’étouffèrent (Lc 8,7). Puis plus loin : Ce qui est tombé dans les ronces, ce sont les gens qui ont entendu, mais qui sont étouffés, chemin faisant, par les soucis, la richesse et les plaisirs de la vie, et ne parviennent pas à maturité (Lc 8,14). La force de l’homme, constituée de ses richesses, de ses biens, est un obstacle à la croissance et la fructification de la parole de Dieu dans le coeur. Aimer Dieu de toute sa force, c’est lui être encore redevable de tout ce que nous avons, le faire seul possesseur de nos biens et accepter humblement de n’en être que les intendants pour les consacrer aux oeuvres de justice.

Il y a, on le voit bien, une progressivité dans le cycle de vie de la semence, jusqu’à la bonne terre. Les trois premiers terrains décrivent des écueils dans les trois premières étapes de ce cycle de vie : la mise en terre qui échoue au bord du chemin ; la germination qui échoue dans les pierres ; et la croissance jusqu’à maturation, qui échoue dans les épineux. La bonne terre est celle où la semence passe au travers de ces trois épreuves, pour parvenir à l’ultime étape de son cycle : la fructification. Avant d’aller plus loin, il nous faut regarder ici où nous en sommes avec la parole de Dieu. Je le fais, j’avoue, avec un certain pessimisme, car notre mémoire (et par suite notre intelligence et notre volonté) est bien pauvre en ce qui concerne la parole de Dieu. Nous connaissons sans doute un bout des évangiles, quelques psaumes et quelques passages des lettres de Paul. Mais que connaissons-nous de la Torah, que connaissons-nous des prophètes, des autres écrits ? J’ai parfois le sentiment que notre communauté de disciples du Christ – moi compris – s’est quelque peu entassée sur le bord du chemin, et qu’il faut bien peu de choses à l’heure actuelle pour que la parole de Dieu soit piétinée, et nos coeurs dévorés par Satan. Comment pourrons-nous prétendre prendre, comme les personnages de l’évangile de Luc, ce chemin d’Emmaüs sur lequel Jésus vient ouvrir l’esprit à l’intelligence des Ecritures, si les Ecritures ne sont pas dans notre coeur ?

***

Alors peut-être nous faut-il tourner notre regard comme celui de Luc. A mesure que j’étudie son évangile, il m’apparaît de plus en plus que la source de son inspiration, la mémoire évangélique qu’il convoque, n’est rien moins que les femmes de la communauté des disciples de Jésus. Elles sont les véritables « témoins oculaires » dont il parle dans son prologue, j’en suis de plus en plus convaincu, elles qui seront justement dans son évangile les témoins privilégiés de la résurrection. Mais l’une d’entre elles plus que les autres, bénie entre toutes, se dessine en filigrane de toute son oeuvre, comme se dégage d’un tissu une figure derrière l’orientation des mailles et de leurs croisements : Marie, la mère de Jésus.

Dans la parabole du semeur peut-être plus visiblement qu’ailleurs dans son évangile, les femmes incarnent cette terre, le coeur de l’humanité dans lequel grandit la parole de Dieu. C’est pourquoi, en introduction de ce passage, Luc met particulièrement en scène trois femmes : Ensuite, il arriva que Jésus, passant à travers villes et villages, proclamait et annonçait la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Les Douze l’accompagnaient, ainsi que des femmes qui avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais : Marie, appelée Madeleine, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Kouza, intendant d’Hérode, Suzanne, et beaucoup d’autres, qui les servaient en prenant sur leurs ressources (Lc 8,1-3).

Marie, appelée la Magdaléenne, autrement dit « la femme de la tour » (Migdal, en hébreu signifiant Tour), celle qui veille, est aussi celle qui a été délivrée de sept démons. Autrement dit, le mauvais penchant est totalement et parfaitement vaincu en Marie, et son coeur peut idéalement garder l’inspiration du Seigneur.

Jeanne, femme de l’intendant d’Hérode, était liée au persécuteur. Il faut remarquer qu’Hérode est déjà pour Luc – mais il l’est dans l’esprit de tous ceux qui ont en tête l’histoire de la Judée au premier siècle – celui qui collectionne les méfaits, a persécuté ses adversaires, et a notamment fait décapiter Jean le baptiste. Son intendant est son exécuteur. Aussi cette femme, son épouse, qui suit Jésus, le fait au mépris du danger pour sa vie, affranchie de son lien mortifère. Elle est pour Luc le modèle de cette terre qui aime « de toute son âme », dans laquelle la semence est bien enracinée, et ne craint pas de se dessécher.

Enfin, Suzanne et les autres femmes consacrent leurs richesses au service de la communauté des disciples. Elles sont le modèle du coeur généreux, dans lequel la semence ne craint plus d’être étouffée par les épines. La précision de Luc « et les autres femmes » est là pour indiquer que toutes les femmes de la communauté des disciples sont bien ici représentées par ces trois figures. Le nom même de Suzanne est convoqué pour mieux nous raccrocher à la parabole, puisque sa signification – Shoshanna en hébreu – désigne précisément le lys, cette plante qui d’un bout à l’autre de l’Ecriture est l’antithèse des épines, dont il est question dans le troisième terrain (Cf. Ct 2,2).

Luc révèle ici son inspiration : ces femmes en qui il reconnait le coeur de l’ecclésia du Christ, le lieu de mémoire et de fructification de la parole de Dieu. Et c’est avec une charmante discrétion, pleine de pudeur, qu’il témoigne de sa vénération pour celle qu’il considère comme la « bonne terre » – Eretz ha-tova en hébreu, qui désigne la terre promise offerte par Dieu à Israël – celle qui est bénie entre toutes les femmes, à l’instar de cette terre promise : Marie, la mère de Jésus.

Avec Luc, nous pouvons louer le coeur parfait de Marie, qui a accueilli plus réellement que nous n’aurions pu l’imaginer, la parole de Dieu en elle-même. Elle est réellement, pour Luc, la terre d’élection, le type de la communauté des disciples. Elle gardait toutes ces paroles-événements dans son coeur (Lc 2,19.51), comme l’avait commandé le Seigneur à Moïse au seuil de la terre promise (Dt 6,6). En elle, écoute et amour se rejoignent parfaitement. Avec elle, nous pouvons apprendre à aimer, à écouter pour aimer, à aimer écouter. C’est une évidence, pour Luc et désormais pour nous qui le lisons : Marie, de tout son être, est le coeur qui écoute et qui nous parle d’amour.

6 thoughts on “Parler d’amour

  1. Charles-Marie

    Merci beaucoup de tous ces parallèles!

    Tu nous avais déjà partagé le raccord Shema / parabole du semeur, mais je me délecte du lien que tu établis avec les femmes à la suite du Christ.

    Et pour ce qui est de la mémoire que nous pouvons avoir, moi qui butte encore pour ne pas me tromper dans mon apprentissage par coeur de l’Evangile, et bloque aux 2 premiers chapitres de Matthieu, je garde cependant confiance : comme pour la fin de Fahrenheit 451, quelques bibliothèque vivantes suffises pour rallumer le feu. Si l’Esprit nous pousse à être des veilleurs du feu de la Parole, tant mieux, mais sachons reconnaître chez notre prochain la soif d’écouter (que j’ai beaucoup rencontrée), et laissons-la mûrir pour quel a terre du bord du chemin, soit préparée, dégagée des pierres, dégagée des ronces.

    En t’écrivant, j’ai Jean 15 qui me travaille beaucoup en ce moment qui me remonte à l’Esprit : « la gloire de Dieu mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit ». Permettre la gloire de Dieu, c’est donc préparer son coeur, son âme et sa force, pour devenir de la bonne terre, et donner du fruit.

    Et le plus beau fruit produit, c’est Jésus lui-même : fruit de la grossesse et du travail de Marie, fruit de notre propre travail, non pas de nos mérites (la semence n’est pas la nôtre), mais avec notre coopération, dans le sacrement de l’Eucharistie, dans le prochain à aimer très concrètement.

    Avant un WE de retraite vers Lyon, ce texte sera dans mon esprit, et toi et ta famille dans mes prières.
    J’en profite pour vous souhaiter une bonne année, et merci encore!

  2. Pneumatis Post author

    Bonjour Charles-Marie,

    Merci de ton retour et de tes prières. Tu vois j’ai écrit ce billet trop vite, je ne me souvenais même plus que j’avais déjà évoqué sur le blog le rapprochement entre le Shema et la parabole du semeur. Et puis, ça me hante beaucoup l’esprit, cette étude, si bien qu’aussitôt le billet publié, j’ai déjà envie de le réécrire.

    Par exemple, le passage sur le mauvais penchant est très confus. J’aimerais plus insister sur le fait qu’aimer de tout son coeur suppose que la grâce ait vaincu totalement le mauvais penchant du coeur (à l’image de Marie de Magdala, délivrée de 7 démons), pour que le coeur, dans sa totalité, soit bon. La disparition du mauvais penchant dans l’homme est, d’après le Talmud de Jérusalem, un trait caractéristique des temps messianiques (faut que je retrouve la référence), et Jésus souligne bien, dans la parabole que le mauvais penchant est finalement ce qui fait obstacle au croire et au salut. Bref, il y a une dimension eschatologique, une forme d’idéalisme ici, que je n’ai pas du tout évoqué.

    Et puis, sur les femmes, il ressort encore quelque chose d’encore plus merveilleux de la pensée de Luc : indépendamment des 3 noms de femmes cités, toutes les femmes qui accompagnent Jésus ont en commun d’avoir été délivrées d’esprits mauvais ET d’assister la communauté de leurs biens. Nous avons donc là deux des formes d’amour, communes pas seulement à Marie, Jeanne et Suzanne, mais à toutes les femmes de la communauté : « de tout ton coeur » (guéri du démon) et « de toute ta force » (affranchie des richesses et soucis du monde).

    Je n’y ai pas suffisamment prêté attention parce qu’il n’y avait tout au plus que deux des éléments du Shema sur les trois. Et puis après avoir publié l’article, ça m’a de plus en plus tracassé (fait de la place dans ton esprit, autre chose viendra le remplir – la nature a horreur du vide), puis j’ai soudain réalisé que le terme central (« de toute ton âme ») était là aussi sous mes yeux : dans le seul fait qu’il s’agit de femmes.

    Le responsable de la communauté juive, là où j’étudie, nous avait expliqué un jour, en réponse à une salve sur le sexisme supposé du culte juif (dans le fait que les femmes n’ont pas d’obligation de venir à la synagogue, ni de prier, contrairement aux hommes), avait expliqué que dans le judaïsme les femmes ne sont pas contraintes à cette forme de ritualité, car elles sont naturellement en relation avec Dieu : du seul fait qu’elles portent la vie. J’en reparlais récemment avec une amie, et nous nous disions que c’est sans doute aussi pour ça que la circoncision est un rituel spécifiquement masculin : parce que l’écoulement de sang génital est naturel à la femme, alors qu’il ne l’est pas à l’homme, et qu’il y a évidemment dans le fait de donner son sang, une analogie avec le fait de donner sa propre vie.

    La femme chez Luc, il me semble, est considérée comme ça : naturellement disposée à aimer de toute son âme, du seul fait qu’elle est femme. Et c’est pourquoi Luc précise bien que les femmes qui suivent Jésus ont été guéris d’esprits mauvais pour dire qu’elles sont disposées à aimer de tout leur coeur, qu’elles assistent la communauté de leurs biens pour dire qu’elles sont disposées à aimer de toute leur force, mais que rien d’autre n’est nécessaire à préciser sur leur disposition à aimer de toute leur âme : parce qu’elles sont des femmes, et le dire (en prenant soin de les distinguer des douze) suffit à compléter l’équation.

    Sur ce que tu dis, en partant de Jn 15, c’est d’autant plus merveilleux si tu songes que, dans la parabole, la fructification (ou la floraison, pour mieux se rendre compte, visuellement) sont précisément la « gloire » de la semence. Nous sommes la terre.

    Bonne retraite à toi, et fructifie bien ! ;)

  3. Pneumatis Post author

    Nouvelle découverte aujourd’hui, c’est vraiment merveilleux, je jubile !

    Je ressors un livre que j’ai lu il y a un peu plus d’un an, pour récupérer des billes sur la conception de la femme dans le judaïsme ancien : Aristide Serra, dans « Myriam, fille de Sion » (éd. Médiapaul, 1999) fait une excellente recension des sources juives sur les femmes. Bref, voici ce que j’y lis, qui m’avait complètement échappé alors (c’est moi qui met en gras) :

    En vérité, dans l’épisode de l’annonciation, Marie dialogue avec Dieu de manière active et responsable. Trois fois, l’ange parle (Lc 1,28.30-33.35-37) et trois fois est décrite la réaction de Marie (Lc 1,29.34.38). « Elle a répondu, commente Jean-Paul II, avec tout son ‘moi’, humain et féminin. » Telle, en effet, était la foi d’Israël dans l’économie de l’alliance : Tu aimeras Yahvé ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces (Dt 6,5). Et elle demeurera par la suite la foi de Marie, quand elle garde dans son coeur les paroles et les actes de son Fils (Lc 2,19.51), dans une attitude qui n’est pas statique, mais dynamique, parce qu’elle comparera tout, fera l’exégèse de tout, même des paroles obscures et douloureuses non comprises sur le moment. Dans ce profil marial, la capacité noétique de la femme atteint des niveaux d’une maturité indiscutable.

    Le fruit est mûr : depuis le temps que je rumine le récit de l’Annonciation, dans lequel s’est révélé l’incarnation prophétique de Marie ; que je pense avoir vu ce visage de Marie dans le commentaire du Shema que fait Luc dans la parabole du semeur, à travers la figure de la femme-témoin de la Parole… voici que l’enseignement du Shema se révèle dans le récit de l’Annonciation, dans ces trois réactions de Marie :

    1/ son trouble devant la salutation de l’ange : elle est « comblé de grâces », tout son coeur appartient à Dieu.

    2/ sa question quant au fait qu’elle mettra au monde un fils, et qu’elle ne connait pas d’homme. Elle n’est pas « femme de » mais femme tout court, et c’est elle, rien qu’elle qui donne la vie, toute son âme à Dieu

    3/ sa réponse : je suis la servante du Seigneur, comble du don de ses forces au Seigneur.

    Cela peut paraître un peu tiré par les cheveux, mais il me semble, vu tout ce qui précède, que cela ne peut pas être un hasard.

    Autre chose, qui n’a rien à voir : je reprenais le commentaire de Luc par Fitzmeyer… il est vrai, quand on y regarde, que le début du chapitre 8 de Luc fait écho à l’appel des 12 : en Lc 6, les 12 sont appelés par Jésus et nommés par l’auteur. Ici, en Lc 8, les 12 sont évoqués et ce sont les femmes qui sont nommés. En lisant cela, je me dis qu’il y a là encore plus qu’une simple syncrisis : qu’est-ce qui suit la nomination des 12 au chapitre 6 ? Le sermon sur la montagne version Luc, dont la pointe est l’enseignement sur l’amour (que j’évoque dans mon billet). Qu’est-ce qui suit la nomination des femmes au chapitre 8 ? La parabole du semeur centrée sur l’écoute. Du chapitre 6 au chapitre 8, il y a comme une immense inclusion dont le Shema est la trame.

    Bon voilà…

  4. pepscafe

    Bonjour !

    Je vous remercie pour cet excellent billet qui nous invite, outre à la réflexion, à l’écoute et à l’émerveillement ! Ceci dit, j’ai toujours du plaisir à vous lire chaque fois que je visite votre blogue.
    Concernant le « shema », il est possible de jouer au jeu suivant, notamment avec des enfants : quel est le mot le plus important dans ce verset ?
    Il s’agit du mot…« tout », bien sûr !

    Jésus présente ce commandement comme étant « le premier et le plus grand »(Matt.22v38). Donné encore aujourd’hui, il nous implique tout entier. Il n’y a d’ailleurs aucun domaine, corps, âme et esprit(1 Thes.5v23), où Dieu ne serait pas souverain(Le Seigneur y ajoute d’ailleurs la pensée).
    On remarquera également que « Dieu » n’apparaît qu’une fois dans le verset cité : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée ».(Matt.22v37)
    C’est suffisant ! Tout simplement, sans doute, parce que « ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux »(Matt.7v21).
    Car dire « Seigneur, Seigneur » ne sert à rien, s’il n’est pas Seigneur « de tout » !
    « Tout » est donc le mot le plus important, car notre engagement doit être total, intégral. Méditer dessus est essentiel. Plus que de philosopher sans fin sur le « rien »… ;-)
    (Le « tout » m’a inspiré la méditation suivante : https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/09/03/seigneur-de-tout-ou-pas-du-tout/ )

    Bien à vous et en Christ, et bonne suite pour votre blogue,
    Pep’s

  5. Charles-Marie

    Plusieurs points :

    * d’abord, ça fait drôle de recevoir en retraite l’extrait du deutéronome (office du samedi soir, les offices ayant été rares). Il y a un clin Dieu manifeste, je vais le laisser travailler en moi.

    * ensuite, a priori tu n’as pas parlé de l’Evangile du Semeur sur le blog, mais sur Twitter (il y a quelque temps, mais ne me demande pas la date précise). A l’époque tu te sentais plus dans les ronces, ce qui est compréhensible, vu que c’est, de mon point de vue, le risque majeur d’un chrétien pratiquant en France de nos jours.

    Sur Marie et l’Annonciation, je dis : WAOW!!! Je ne suis pas certain que cela soit fait exprès de la part de Luc, mais il y a clairement un reflet du shema dans le texte, et c’est très beau.

    Sur l’évangile de Luc, 2 choses :

    1) n’y a-t-il pas un grand chiasme entre les chapitres 6 et 8?

    Lc 6 – les 12/Béatitudes/enseignement sur l’Amour/ (Lc7)foi du centurion/ résurrection fils de veuve / Jean-Baptiste : côté plus « masculin »
    sagesse de Dieu (renvoi à Marie-Madeleine?)/ pécheresse pardonnée / femmes nommmées / semeur/ »ma mère est… » / fille de Jaïre et femme avec perte de sang : côté plus « féminin »
    (après, il y a le problème de la tempête et du démoniaque, je me demande s’il n’y aurait pas des allusions symboliques subtiles…mais je cherche peut-être à faire rentrer un cube dans un trou cônique à coups de marteau)

    Le croisement se fait avec le couple Jean-Baptiste / Marie-Madeleine (faut-il revenir dessus?).

    2) De plus, je rebondis sur la transformation de Mt 22,37 où Matthieu transforme « de toute ta force » en « de tout ton esprit/de toute ta pensée ». Lc en 10 ,27 de son côté effectue un rajout : « de toute ta force et de toute ton intelligence ».
    Il faudrait remonter au texte grec pour cela (là, je ne prends pas le temps de le faire bien qu’il me semble qu’il y ait de très bon sites pour cela, en tout cas si quelqu’un sait où trouver pour un prix abordable les traductions de Soeur Jeanne d’arc, je suis preneur!).

    Par contre, je peux témoigner que cela m’a fait penser aux paraboles sur l’Argent plus loin (mais j’y reviens). En tout cas visiblement, Luc insiste déjà ici que ce n’est pas tant la possession des richesses, mais le fait qu’elles accaparent l’esprit et l’intellignece qui est le plus dangereux (cf le riche « insensé »). Cela m’a fait souvenir de 2 beaux contes de Noël de Marie Noël sur l’argent, « le Noël du riche honteux » (un peu marqué par son époque) mais surtout le très beau « Noël du Chameau ».

    Bref. Suite à cette réflexion, il m’a semblé (mais je réinvente peut-être la poudre) que la partie de l’Evangile après le « Notre Père » suit a peu près le découpage du shema : Lc 11,11-46, dénonciation du « mauvais penchant » (« esprit impur », « génération mauvaise », « ténèbres »), 11,47-12,12, évocation des épreuves pour « donner son âme » (tuer les prophètes, ceux qui tuent le corps, »quand on vous traduira devant… »), 12,13-48 : enseignement sur l’Argent (riche insensé, là où est votre trésor, là sera votre coeur).

    Voilà. Merci encore de me permettre de manduquer la Parole, et d’aller ainsi de découverte en découverte.

  6. Pneumatis Post author

    @ pepscafe: Merci Pep’s pour votre partage. Vous avez bien raison de dire que si le Seigneur n’est pas le Seigneur de tout, il n’est pas le Seigneur du tout !

    @ Charles-Marie:

    Merci aussi. Beaucoup.

    Sur le grand chiasme (je parlais d’inclusion, dans le même esprit), je l’avais cherché et n’ai toujours pas trop réussi à le voir. Mais ton commentaire ouvre néanmoins de nouvelles perspectives, au sujet de la sagesse notamment. Cette conclusion est tellement bizarre…

    Après la structure des chapitres 6 à 8 est assez bizarre, faut reconnaître. Il y a clairement des couples formés, il me semble – c’est très lucanien : le serviteur du centurion / le fils de la veuve de Naïm, et puis après Jean / la femme pécheresse. Mais quand on a dit ça, on n’a rien dit.

    Au milieu il y a la mention du Fils de l’homme… c’est un point de repère important : la première partie de cet évangile (la seconde commence en Lc 9,51) comporte précisément sept mentions du « Fils de l’homme » (Lc 5,24 ; 6,5.22 ; 7,34 ; 9,22.26.44).

    * ça n’a rien à voir avec ce dont nous parlons ici (a priori), mais j’ai pas mal travaillé sur le fait que le récit de l’Annonciation parle clairement du Fils de l’Homme (et toute la trame du récit a pour arrière-fond la première partie de Daniel), sans jamais le dire explicitement. C’est une pure ellipse, nettement intentionnelle et sans doute chargée de sens, mais que je n’ai pas réussi à expliciter de manière satisfaisante, si ce n’est qu’est liée à la question du Fils de l’homme celle de la « visibilité » du Messie. Au moment de sa conception, il n’est pas encore paru. Mais à part ça.

    Je me demande si le mystère de l’ajout par Luc d’un quatrième terme au Shema (au delà des raisons invoquées habituellement, soit pour la symétrie, soit quant au fait que Luc combinerait les variantes de sens de la LXX et de la BH) n’est pas liée à cette question de la « visibilité » du Fils de l’homme, qui nécessiterait, pour être reconnue, une quatrième et ultime forme d’écoute/amour, celle de « tout ton esprit ». Ce qui me fait dire ça, c’est qu’à la toute fin de cette première partie, on a : Vous, mettez-vous bien dans les oreilles les paroles que voici : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes.  » Mais ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur demeurait voilée pour qu’ils n’en saisissent pas le sens, et ils craignaient de l’interroger sur cette parole. (Lc 9,44-45). Il y a un dernier problème d’écoute ici (et de crainte), et ça concerne la venue du Fils de l’homme.

    Note : sur la tempête apaisée et l’exorcisme du gérasénien, il me semble que ces deux récits vont bien ensemble (j’en ai discuté avec un prof le mois dernier, justement) et la symbolique est attachée à Jonas (la tempête, tout ça) et sa mission de prêcher aux païens. Ça pourrait faire écho, en miroir avec, dans la seconde partie de l’évangile, le signe de Jonas (Lc 11,29-32). A voir…

    Par ailleurs, ce que tu as vu comme structure après le chapitre 11, justement, si ça se vérifie, c’est proprement génial. Faut que je me plonge dedans pour éclaircir ça dans le détail, maintenant ! C’est enthousiasmant !

    Bref, merci pour tout.

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