#DixPlaies Episode 2 : l’eau du fleuve changée en sang

By | 25 juin 2015

Fleuve changé en sang

Dans les épisodes précédents, nous avons vu que le récit nous préparait à un combat spectaculaire entre YHVH et Pharaon. Ce combat, fait tout à la fois de fléaux et de prodiges, doit permettre à YHVH de faire sortir son peuple d’Egypte, par la force de sa main puissante, afin que celui-ci le serve (Ex 7,3-5). Face à Pharaon et ses serviteurs, la sagesse de Dieu s’est révélée, se nourrissant de la sagesse des hommes tout en en manifestant les limites. Le choc des titans de ce premier épisode devait inviter à la crainte de Dieu, premier pas dans les chemins de l’authentique sagesse.

Traduction de l’épisode (Ex 7,14-25)

14 Et il dit, YHVH, à Moïse : lourd (est) le cœur de Pharaon ; il a refusé de renvoyer le peuple. 15 Vas vers Pharaon au matin : voici il sort aux eaux. Et tu te tiendras, pour l’appeler, sur la rive du fleuve, et le bâton qui fut changé en serpent, tu le prendras dans ta main. 16 Et tu diras à lui : YHVH, dieu des hébreux, m’a envoyé vers toi pour dire : renvoie mon peuple, et ils me serviront dans le désert. Et voici tu n’as pas écouté jusqu’ici. 17 Ainsi il a dit, YHVH : en cela tu sauras que moi (je suis) YHVH. Voici, MOI je frappe, par le bâton qui est dans ma main, sur les eaux qui (sont) dans le fleuve, et elles seront changées en sang. 18 Et le poisson qui (est) dans le fleuve, il mourra. Et il s’empuantira le fleuve. Et ils s’épuiseront les Mitsraïm à boire les eaux (tirées) du fleuve.

19 Et il dit, YHVH, à Moïse : dis à Aaron : prends ton bâton et étends ta main sur les eaux de Mitsraïm, sur leurs rivières, sur leurs fleuves et sur leurs étangs, et sur tous les réservoirs de leurs eaux. Et elles seront du sang, et il sera du sang dans toute la terre de Mitsraïm, et dans les arbres, et dans les pierres.

20 Et ils agirent ainsi, Moïse et Aaron, comme l’avait ordonné YHVH. Et il leva le bâton et il frappa les eaux qui (sont) dans le fleuve, aux yeux de Pharaon et aux yeux de ses serviteurs. Et elles furent changées, toutes les eaux qui (sont) dans le fleuve, en sang. 21 Et le poisson qui (est) dans le fleuve mourut. Et il s’empuantit le fleuve. Et ils ne purent pas, les Mitsraïm, boire les eaux (tirées) du fleuve. Et il y eut du sang dans toute la terre de Mitsraïm.

22 Et ils agirent ainsi, les magiciens de Mitsraïm, par leurs sortilèges. Et il fut fort le cœur de Pharaon et il n’écouta pas eux comme avait parlé YHVH. 23 Et il tourna, Pharaon, et il alla dans sa maison sans disposer son cœur même pour cela. 24 Et ils creusèrent, tous les Mitsraïm, les alentours du fleuve (pour) des eaux pour boire, car ils ne pouvaient pas boire les eaux du fleuve. 25 Et il fut rempli sept jours, après la frappe de YHVH, du fleuve.

Je sais bien, sur la longueur, c’est un peu rugueux à lire, une traduction très littérale, comme ça. Et encore, j’ai rajouté de la ponctuation ! Mais bon, ça fait chanter l’hébreu qu’il y a derrière, et ses allitérations en particulier. C’est de la poésie, et le rythme y est important. La traduction de ce passage étant un peu plus longue, je ne vais pas m’attarder longtemps sur son commentaire.

Encore le cinquième jour

D’abord, l’épisode est introduit, comme tu peux le voir, par un « crochet », à savoir un mot ou une phrase qui rattache ce passage au précédent. Ici, c’est le fait que la parole que YHVH adresse à Moïse rappelle : « lourd (est) le coeur de Pharaon » (v. 14), rebondissant sur le refrain du v. 13 concluant l’épisode précédent. L’effet rhétorique n’est peut-être pas anodin si nous considérons le signe précédent : le dragon, apparaissant dans la Genèse comme créature du cinquième jour, avec « toute l’âme vivante et remuante, qui pullulent dans les eaux des mers, pour leurs espèces, et tout volatile à aile, pour son espèce. » (Gn 1,21). Car ici, ce sont bien les eaux qui vont être concernées, et leurs poissons qui vont y crever. Gardon cela en tête, il n’est pas impossible que le lien se précise pour les prodiges suivants.

Mot clé de l’épisode : le fleuve

En fait des eaux, c’est plus précisément le fleuve ou Nil, qui est concerné ici. Le mot, en hébreu יְאֹר (yeor), est utilisé 14 fois dans ce passage ! Je ne saurais dire ici si ce nombre a de l’importance… En effet, 14 est la valeur numérique de la lettre Noun en hébreu, dont la signification est alternativement le poisson et le serpent. En unissant les symboles, on pourrait parler de « serpent d’eau », ce qui nous rappellerait un aspect de l’épisode précédent. Et puis, sans aucun rapport avec la graphie, purement au plan phonétique, Noun est aussi, hasard ou non, le nom de l’océan primordial d’où jaillit la vie, dans la mythologie égyptienne, et dont le Nil serait une émanation. Ceci étant dit, quoique je trouve la coïncidence intéressante, je reste cependant très très sceptique sur la pertinence du rapprochement entre le nombre d’apparitions d’un mot dans une section de texte hébreu et la mythologie égyptienne. D’ailleurs ici, il n’est nul besoin d’en passer par ces détours symboliques pour considérer que le fleuve représente la fécondité et la puissance de l’Egypte.

Rappel des signes du buisson

Pour ce qui est de faire lien avec l’épisode précédent, on serait tenté de faire le même genre d’observation à propos de la phrase : « et le bâton qui fut changé en serpent, tu le prendras dans ta main » (v. 15). Tu fais bien de poser la question, parce que justement, non : je te rappelle que le bâton de l’épisode précédent était celui d’Aaron, non de Moïse, et qu’il ne s’est pas changé en « serpent » (nah’ash) mais en « dragon » (tanin). En fait, il faut remonter plus loin pour retrouver la scène où le bâton, celui de Moïse, est changé en « serpent » (nah’ash) :

4:1 Et il répondit, Moïse. Et il dit : et s’ils ne croyaient pas moi et n’écoutaient pas ma voix, mais disaient : il n’a pas été vu par toi, YHVH. Et il dit à lui, YHVH : qu’est-ce que cela dans ta main ? Et il dit : un bâton. 3 Et il dit : jette le vers la terre. Et il le jeta vers la terre, et il fut un serpent. Et il fuit, Moïse, de (devant) sa face. 4 Et il dit, YHVH, à Moïse : envoie ta main et saisis sa queue. Et il envoya sa main, et il l’empoigna ( 1 ), et il fut un bâton dans sa paume. Afin qu’ils croient qu’il a été vu par toi, YHVH, dieu de leurs pères, dieu d’Abraham, dieu d’Isaac et dieu de Jacob.

Dans ce passage de Moïse et du buisson, le bâton changé en serpent est un signe destiné à Israël, visant à le faire croire et écouter Moïse. Or juste après, au cas où le signe du bâton ne suffirait pas, YHVH donne un second signe à Moïse (sa main couverte de lèpre), puis un troisième toujours dans le même objectif, qui consistera à puiser de l’eau du fleuve et à la répandre sur la terre sèche pour qu’elle y soit changée en sang (Ex 4,9). Autrement dit, l’analogie avec notre épisode est dense, et si le texte du second prodige nous rappelle aussi explicitement ce passage du buisson, c’est bien qu’il doit y avoir un lien.

Qui parle et qui agit ?

Une nuance, cependant : si le rappel textuel est clair, il ne faut pas passer à côté des différences. D’abord, comme dans l’épisode précédent, ce n’est pas par le bâton de Moïse que va s’opérer le prodige, mais par celui d’Aaron. On le voit, tel qu’est construit l’épisode, il y a une nette répartition des rôles. Moïse doit prendre son bâton pour parler à Pharaon, et Aaron le sien pour opérer le prodige. C’est important, surtout si l’on prête attention au fait qu’il y a un troisième bâton dans l’histoire – métaphorique, celui-ci : le bâton qui est dans la main de YHVH (v. 17). Mais ceci mérite peut-être une petite explication…

On trouve au début du v. 17 ce que l’on désigne parfois comme « la formule de déclaration officielle » du messager : en hébreu כֹּה אָמַר יְהוָה (koh amar YHVH), que j’ai traduite ici « Ainsi il a dit, YHVH« , mais que tu trouveras le plus souvent traduite par « Ainsi parle le Seigneur« . C’est une formule que l’on retrouve quelques 300 dans toute la Bible Hébraïque, et qui est typique de l’oracle prophétique. Son usage confère au messager l’autorité de l’auteur du message, ou plus précisément : le messager s’efface devant l’auteur du message, devient seulement sa voix. Le message est donc transmis exactement comme si c’était l’auteur lui-même qui parlait, et non le messager. Cette formule est extrêmement redondante dans les livres prophétiques : la moitié des occurrences de toute la Bible Hébraïque se retrouve dans le livre de Jérémie, et si on isole encore la trentaine de mentions chez Isaïe, le reste se répartit à peu près équitablement entre les prophètes premiers et les prophètes derniers (avec toutefois une concentration assez importante dans le deuxième livre des Rois). Là où je veux en venir, c’est que cette formule est, a contrario, extrêmement rare dans la Torah : elle n’y compte que dix occurrences, toutes localisée dans le livre de l’Exode. Et sur ces 10 occurrences, 7 d’entre elles se retrouvent dans notre section des prodiges en Egypte. Si l’on regarde dans l’Exode, en dehors des occurrences au sein de notre section, deux autres la précèdent et s’adressent encore à Pharaon (Ex 4,22 ; 5,1). Seule la dernière n’a rien à voir avec l’affrontement contre Pharaon, puisqu’elle fait partie de l’épisode du Veau d’or (Ex 32,27), en lien, comme dans les textes prophétiques (et ceux de Jérémie en particulier) avec la dénonciation de l’idolâtrie et le rappel à la fidélité due à YHVH.

Ainsi donc, lorsque le discours de Moïse est introduit par « Ainsi parle YHVH », tout ce qui suit peut être considéré comme la parole même de YHVH. A l’appui de cela, on trouve l’utilisation dans le discours de la formule dont je t’ai déjà parlé : « en cela tu sauras que moi (je suis) YHVH ». On comprend donc bien que si la bouche est celle de Moïse, la parole est celle de YHVH. Aussi, quand immédiatement après il est dit : « Voici MOI je frappe, par le bâton qui est dans ma main » (v. 17) on doit comprendre que c’est du bâton de YHVH qu’il s’agit. Ce bâton, dans la main de YHVH, a donc deux représentations : celle du bâton dans la main de Moïse, pour parler. Et celle du bâton dans la main d’Aaron pour opérer. Mais l’un et l’autre ne sont que des figures sensibles de la puissance de gouvernement et d’action de YHVH.

La signification des eaux du fleuve changées en sang

Au regard de tout ce que nous venons de voir, quelle est la signification du prodige annoncé par Moïse et opéré par Aaron ? C’est de toute évidence la fécondité du fleuve qui est touchée. La mort et la décomposition entrent dans le fleuve censé être, pour les égyptiens, source de la vie. Le fléau du sang durant sept jours, évoque l’impureté menstruelle de sept jours qui atteint la femme (Lv 15,19). Il est donc signe d’infécondité.

Mais plus directement, le sang du fleuve évoque l’ordre de Pharaon de faire périr les nouveaux-nés mâles des hébreux en les jetant dans le fleuve. En effet, il faut remarquer que Moïse doit venir faire son annonce à Pharaon en se tenant « sur la rive du fleuve« , exactement là où il fut déposé par sa sœur, à sa naissance, dans une arche de papyrus enduite de poix (Ex 2,3) 2. En voulant mettre à mort les enfants mâles d’Israël, en frappant l’héritage d’Israël, Pharaon a attiré l’infécondité et la mort sur l’Egypte toute entière.

Le bâton et les eaux

Après la sortie d’Egypte, le bâton de Moïse servira à nouveau, dans le désert, à la station de Réfidim (Ex 17,5-6) :

17:5 Et il dit, YHVH, à Moïse : traverse à la face du peuple, et prends-toi des anciens d’Israël et le bâton, lequel tu as frappé par lui le fleuve, prends dans ta main et va. 6 Me voici me tenant à ta face, là, sur le rocher en Horeb. Et tu frapperas dans le rocher. Et elles sortiront de lui, les eaux. Et il boira, le peuple. Et il agit ainsi, Moïse, aux yeux des anciens d’Israël.

On retrouve ici l’idée de la soif, qui touche les égyptiens lorsque Dieu frappe le fleuve de son bâton. On retrouve aussi l’idée que le geste est fait « aux yeux de », aux yeux des anciens d’Israël à Réfidim (au lieu qui deviendra Massa et Meriba), et aux yeux de Pharaon et de ses serviteurs en Egypte. Il s’agit donc autant de quelque chose qui est donné à voir, un signe, et dont l’efficacité donne ou reprend de l’eau à boire. Nous avons vu, dans l’épisode précédent, que ce qui était en jeu, c’était la sagesse. Or l’eau, dans la Bible Hébraïque, est symbole, alternativement, de la Torah (cf. Is 55,1 par exemple) 3 et de l’Esprit de Dieu 4. En d’autres termes, l’eau à boire donnée par Dieu symbolise sa Parole reçue irriguant l’esprit de l’homme comme le sang irrigue son corps, eau qui est alors matrice de l’agir, et particulièrement, dès lors qu’il s’agit de la parole de Dieu, de l’agir juste et fécond.

Petite synthèse théologique

Ce qui est révélé aux yeux de Pharaon et de ses serviteurs, c’est qu’en voulant éradiquer Israël du milieu de l’Egypte, c’est la parole de Dieu elle-même, dont Israël est appelé à être le héraut, qu’il a voulu éradiquer. Alors, la matrice de sa sagesse est redevenue sang, purement humaine, voire animale. Et surtout, inféconde. Ce fleuve, auquel Moïse à survécu, et lieu où il vient annoncer la parole de YHVH à Pharaon, faire reconnaître YHVH par Pharaon et en même temps faire reconnaitre Israël comme serviteur de YHVH, devient condamnation pour l’Egypte. Les égyptiens ne peuvent plus boire, ils sont condamnés à une mort spirituelle : n’ayant pas reconnu YHVH, et Israël son serviteur, ils sont devenus insensés, inaptes à recevoir l’inspiration divine. Et parce que l’Egypte substitut ses sortilège à la puissance signifiante de l’agir divin, il advient ce qui doit alors advenir : « Et il fut fort le cœur de Pharaon et il n’écouta pas eux comme avait parlé YHVH. » (v. 22) La conclusion va même ici plus loin :  » Et il tourna, Pharaon, et il alla dans sa maison sans disposer son cœur même pour cela. » (v. 23) L’incapacité du coeur, sa sécheresse, est totale ici. Pharaon n’a plus rien à boire.

Un petit mot d’actualisation, en conclusion. Le XXème siècle a vu l’apothéose de ce qui fut dans l’histoire la tentative d’effacer le peuple d’Israël de l’existence. Au-delà de l’horreur humaine, cela témoigne aussi d’une crise spirituelle tragique : car en s’en prenant au peuple qui reste le peuple choisi comme héraut de la Parole de Dieu, c’est la parole de Dieu qui est rejeté, en tant que source jaillissante de notre agir d’aujourd’hui. Le rejet d’Israël (qui s’exprime aujourd’hui dans l’antisémitisme grandissant) et l’oubli de la parole de Dieu relèvent, pour notre monde, d’un même chemin spirituel : un chemin qui tourne le dos à Dieu, et un chemin d’injustice. Retrouver le chemin de la justice, c’est se mettre à nouveau à l’écoute de la parole de Dieu, et en faire la matrice de nos actes, pour proprement l’incarner dans notre monde.

Notes:

  1. Littéralement, on pourrait traduire par : il fut rendu fort par lui (וַיַּחֲזֶק בּוֹ)
  2. L’expression « sur la rive du fleuve« , עַל־שְׂפַת הַיְאֹר, ne se retrouve qu’en Gn 41,3.17 (à propos du songe de Pharaon), en Ex 2,3 et ici en Ex 7,15.
  3. G. Bienaimé, Moïse et le don de l’eau, Analecta Biblica Vol. 98, éd. Biblical Institue Press, 1984, Rome, pp. 16-21.
  4. F. Manns, Le symbole eau-esprit dans le judaïsme ancien, éd. Franciscan Printing Press, 1983, Jérusalem.

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