Que signifie le titre « Jésus Fils de Dieu » ?

By | 4 octobre 2016
Les Deux Trinités de Bartolomé Esteban Murillo,1675-1682, © National Gallery, London

Les Deux Trinités de Bartolomé Esteban Murillo,1675-1682,
© National Gallery, London

En 2010, le sociologue Frédéric Lenoir publie un ouvrage intitulé Comment Jésus est devenu Dieu ? 1 dans lequel il défend la thèse que la « divinisation », ou la reconnaissance de la divinité de Jésus, ne commencerait à se manifester qu’au IIème siècle et qu’elle s’affirmerait seulement ensuite par la volonté politique de l’empereur Constantin. La publicité qui est alors faite à cet ouvrage met en scène une sulfureuse déconstruction de la foi chrétienne en la nature divine du Christ, insistant sur sa subordination aux contingences sociopolitiques du temps. Ce livre et son retentissement médiatique ont alors poussé le théologien Bernard Sesbouë sj. à y répondre dans un petit ouvrage contradictoire 2. Il n’est pas question ici de nous concentrer sur le débat entre les deux auteurs, mais nous pouvons d’ores et déjà dire qu’il est représentatif d’au moins deux choses importantes. La première est de nature exégétique et historique, et nous affronte à la polysémie des titres que le Nouveau Testament donne à Jésus. La seconde est plutôt de caractère herméneutique, en particulier dans la manière dont ce débat témoigne d’une époque dans l’histoire de l’interprétation, qui semble porter le fardeau des ambiguïtés et des difficultés de compréhension déjà rencontrées par les contemporains de Jésus. De fait, la lecture du Nouveau Testament dans lequel Jésus est qualifié plusieurs dizaines de fois de Fils de Dieu, nous oblige à nous demander si, historiquement, ce titre coïncide, et si oui dans quelle mesure, avec une confession de foi en la divinité de Jésus. Dans un second temps, nous verrons que, plus qu’une question de coïncidence, l’emploi du titre pose celle d’une reconnaissance, d’une véridiction, quant à la divinité de Jésus, qui ouvre vers un horizon immense de la théologie. En conclusion, nous montrerons que cette pierre d’achoppement, qu’est la reconnaissance de Jésus Fils de Dieu, porte cette singularité de pouvoir ressurgir à toute époque, continuant à marquer d’âge en âge, inlassablement, l’histoire de la foi chrétienne.

1.   Polysémie du titre « Fils de Dieu »

Le titre de Fils de Dieu est central dans le Nouveau Testament, et quand bien même on tiendrait compte de l’histoire de la rédaction, on le voit apparaitre comme tel au commencement des écrits néotestamentaire. Ainsi celui des évangiles dont nous disons qu’il fut écrit en premier, commence-t-il ainsi : « Evangile de Jésus le Christ, Fils de Dieu » (Mc 1,1). Dans le même évangile, la confession de Pierre est placée exactement au centre du livre (Mc 16,16), et nous trouvons à la fin cette reconnaissance du centurion : « Vraiment cet homme était fils de Dieu » (Mc 15,39). Pour autant, le sens de ce titre ne se livre pas nécessairement comme une évidence, et on ne peut d’emblée y projeter le concept de filiation divine tel que nous le laissera entendre ensuite la théologie trinitaire.

1.1.         Un titre messianique

1.1.1.   Un titre royal

Le titre « Fils de Dieu » est lié, au Ier siècle, à l’idéologie royale : c’est ainsi que l’on désigne l’empereur, de même que celui-ci peut être qualifié de Seigneur et Sauveur, comme aussi de dieu. Or on constate par ailleurs que le récit de la naissance de Jésus, en particulier chez Luc, emploie un vocabulaire très nettement emprunté à celui de l’annonce d’un nouvel empereur, ou son retour après une victoire. C’est d’ailleurs aussi le cas pour le terme même « évangile ». Le récit d’enfance de Mathieu, quant à lui, met en scène des mages demandant « où est le roi des juifs qui vient de naître ? ».

Utiliser l’expression « Fils de Dieu », dans le contexte de l’occupation romaine au Ier siècle revient donc rien moins qu’à défier politiquement le pouvoir impérial. C’est d’ailleurs l’un des motifs qui sera proposé aux romains par les autorités judéennes pour justifier sa condamnation (Jn 19,12-15).

1.1.2.   Une royauté singulière

Dans la tradition des fils d’Israël, il s’agit aussi d’un titre royal, pour les rois de la lignée davidique, consécutivement à la promesse transmise par le prophète Nathan à David (2S 7,13-14a). Notons toutefois que, dans la Bible Hébraïque, l’expression littérale « Fils de Dieu » ne désigne jamais comme tel le Messie, ni même un homme en particulier 3, mais plutôt les membres de son peuple (et n’existe d’ailleurs pas comme tel en un singulier défini). Pour autant, qu’il s’agisse de la formule d’intronisation davidique (2S 7,14), ou encore celle du Ps 2,7 d’ailleurs reprise dans les évangiles au baptême de Jésus, l’appellation « Mon Fils » est mise dans la bouche de Dieu pour parler de son Messie.

Que Jésus soit reçu comme un roi, au sens politique (cf. Ac 1,6), cela ne fait aucun doute, et il serait trop long ici de mentionner tous les passages des évangiles qui illustrent cela. Cela ne signifie pas nécessairement que ce soit le titre de « Fils de Dieu » qui conduise à cette réduction. On peut en effet noter que, dans l’ouverture de l’évangile de Marc comme dans la confession centrale de Pierre du même évangile, comme nous l’avons déjà vu, le titre de « Fils de Dieu » redouble celui de « Christ », c’est-à-dire « Messie », celui qui reçoit l’onction, titre éminemment royal dans la tradition d’Israël 4. De même, Jésus est souvent appelé « Fils de David », ce qui s’apparente certes à un simple nom de famille, mais suffit déjà à convoquer sa noble ascendance et en faire un roi légitime.

1.1.3.   L’accomplissement d’une promesse

Le Messie, Fils de Dieu, s’il désigne la lignée davidique, convoque néanmoins un sens plus que politique. En dépit du tournant majeur que constitue, dans les récits de l’historiographie d’Israël, le chapitre 8 du premier livre de Samuel dans lequel le peuple demande à Samuel un roi « comme les nations », Dieu va donner à son peuple un roi portant en lui-même la spécificité de l’élection d’Israël – c’est d’ailleurs le sens de l’onction – et y adjoindre une promesse d’éternité. Mais à l’usage, les rois d’Israël ne se montreront pas à la hauteur de la vocation. Avec l’exil, accueilli comme la conséquence de l’infidélité d’Israël, et de son roi en tête, la foi d’Israël va projeter le rôle du roi saint, de l’authentique représentant de Dieu sur terre, sur une figure de Messie « à venir ». La promesse d’une royauté éternelle de la maison de David va pouvoir ainsi fonder une espérance eschatologique, la venue du Messie étant alors attendu comme le signe de l’avènement du royaume de Dieu sur terre à la fin des temps. Le siècle de Jésus sera ainsi celui d’une authentique fièvre messianique (cf. par exemple Mt 2,3), sans laquelle d’ailleurs, la guerre des juifs contre Rome serait incompréhensible.

1.1.4.   Conclusion

Que ce soit dans la terminologie païenne, ou dans celle de la tradition d’Israël, le titre « Fils de Dieu » évoque l’idée que le roi est le représentant et le médiateur de Dieu sur terre, celui que le souverain « Père » envoie pour le représenter. Le titre « Fils de Dieu » désigne certes plus directement le souverain dans les usages gréco-romains que dans la Bible Hébraïque elle-même. Celui que l’on peut néanmoins considérer comme Fils de Dieu dans la tradition d’Israël est plus directement titré Messie / Christ. En outre, nous avons vu que ce dernier titre est chargé d’une haute valeur eschatologique, et la base de ce que l’on appelle messianisme. Sans doute pouvons nous dire que la confession de Jésus « Christ, Fils du Dieu » fait se rejoindre et s’enrichir mutuellement les deux champs lexicaux pour dire que Jésus est roi, d’une manière qui suscite au moins autant la vénération et même le culte que pouvait la susciter un pharaon ou un empereur romain, et qu’il porte en outre avec lui l’espérance d’accomplissement messianique qui constitue l’horizon sotériologique de la tradition d’Israël.

1.2.         L’affirmation d’une filiation divine

1.2.1.   Les récits de l’enfance

Si les récits de naissance extraordinaire sont elles aussi caractéristiques des biographies impériales, on peut remarquer que le récit de l’annonce à Marie qui mentionne ce titre de « Fils de Dieu » (Lc 1,35) entretient une très nette ambiguïté sur son sens 5. Toutefois, si l’on recense les usages de l’expression « Fils de Dieu » dans la littérature extrabiblique, dans l’Ancien Testament et à Qumran 6, la conclusion est que l’usage du titre en Lc 1,35 se distingue de celui des autres sources connues par sa mise en relation avec les autres termes de l’annonce à Marie : la présence de l’Esprit Saint, ainsi que les titres précédents (Grand, Saint, etc.). Ceci donne au titre de « Fils de Dieu » un sens beaucoup plus littéral : celui de l’engendrement divin.

1.2.2.   La complémentarité signifiante des titres de Jésus

Bien d’autres titres sont donnés à Jésus dans le NT, en dehors de « Fils de Dieu ». Et comme nous l’avons noté avec le récit de l’annonce à Marie, la conjonction de tous ces titres renvoie à une signification divine. Qu’il s’agisse du titre de « Fils de l’Homme » qui renvoie à la figure divine du livre de Daniel (Dn 7,13) 7, ou du titre de « Seigneur » employé dans la LXX comme substitut du Nom Divin 8, ou encore du « Logos », le Verbe dans le prologue de l’évangile de Jean, tous ces titres ou désignations disent un Jésus de condition divine.

1.2.3.   La Torah de Jésus

Mais pour bien comprendre ces titres, il faut aussi regarder les paroles et les actes de Jésus qui nous sont rapportés. Dans son livre Jésus de Nazareth, Benoit XVI met bien en évidence comment dans sa « Malpanoutha » (Mt 5), Jésus se situe « au-dessus » de la Torah. On ne peut en effet manquer de relever qu’il se prononce de sa propre autorité « Il vous a été dit … Moi je vous dis ». En d’autres endroits, on notera que Jésus se désigne comme « le maître du Shabbat » (Mt 12,8 ; Lc 6,5). Benoit XVI, reprenant à son compte la lecture du rabbin J. Neusner, montre qu’il n’y a ni plus ni moins, dans le sermon de Jésus, qu’une affirmation de sa divinité 9. On peut dire que c’est en ce sens que Paul parlera de la « Loi du Christ » (1Co 9,21 ; Ga 6,2).

1.2.4.   Le blasphème de Jésus

En outre, Jésus ne cesse de parler de Dieu comme son Père, en particulier dans ce sermon sur la montagne où il livre sa Torah. Jean développera longuement cette relation intime entre Jésus, le Fils et Dieu son Père : une relation qui implique que Jésus agisse en conformité avec le Père. Jésus fait les œuvres du Père, et affirme qu’il est dans le Père et que le Père est en lui (Jn 14,11). Il faudrait encore citer ici tout le chapitre 5 de ce évangile.

Plus globalement, les évangiles racontent que Jésus fut condamné pour blasphème. Pour comprendre ce que revêt cette accusation, il ne faut pas projeter dessus l’idée d’une insulte envers Dieu, comme on pouvait en incriminer les païens, mais bien l’idée de se faire l’égal de Dieu (Jn 10,33), se plaçant au-dessus de la Torah, mais se faisant aussi plus grand que le Temple (Mt 12,6), et en définitif en ajoutant du nouveau à la Révélation 10.

1.2.5.   Conclusion

En examinant les faits et gestes de Jésus, mais aussi les titres que lui-même se donne d’après les évangiles, et la manière dont les textes du NT les reprennent, on constate que dès l’événement pascal la question de la divinité du Christ dû se poser frontalement aux disciples. Dans une récente conférence, B. Sesbouë précisait que la christologie, en particulier pour ce qui est de la reconnaissance de la divinité du Christ, a sans aucun doute connu son plus grand développement dans les deux décennies après la résurrection ; développement que les siècles suivants ne feront qu’ entériner ou préciser 11. Dans ce contexte de réception, il serait difficile de ne pas entendre le titre « Fils de Dieu » au sens littéral, comme l’affirmation de sa divinité, et ce, même avec la pleine conscience de sa signification usuelle. Autrement dit, c’est moins le titre de Fils de Dieu qui qualifie Jésus, que le fait de l’appliquer à Jésus qui donne sens, un sens nouveau, à ce titre.

2.   De la reconnaissance à la théologie

2.1.         Reconnaissance et véridiction dans le NT

Nous l’avons vu, la qualification de Jésus comme « Fils de Dieu » n’est pas sans ambiguïtés. Et les auteurs du NT n’en sont pas dupes. Il n’est pas anodin, comme nous l’avons vu plus haut, que la reconnaissance de Jésus comme Christ et Fils de Dieu soit le cœur de l’évangile de Marc.

2.1.1.   Croire au Christ Jésus, Fils de Dieu

Dans son commentaire de l’évangile de Luc, J.N. Aletti parle quant à lui d’un processus de véridiction : Jésus vient accomplir les Écritures, mais sa vie, en particulier telle qu’elle est racontée par l’évangéliste, a pour objectif de le faire reconnaître dans la vérité de ce qu’il est ; une vérité qui demande au disciple, et au lecteur, un long chemin, et qui mobilise une vraie pédagogie pour pouvoir être reçue. Enfin, à l’image de Luc, nous pouvons relever la première finale de l’évangile de Jean qui établit clairement l’objectif de tout son ouvrage : simplement croire « que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu » (Jn 20,31).

2.1.2.   L’objectif sotériologique

Sans doute faut-il en passer par ce long récit des signes et des discours de Jésus pour seulement commencer à pouvoir croire ce qui était affirmé par les apôtres ; en précisant que « croire » ne va pas sans avoir l’intelligence de ce dont il s’agit (1Jn 5,20). Mais surtout, l’objectif affirmé par Jean n’est pas la reconnaissance de la divinité de Jésus pour elle-même, mais est encore subordonnée à l’objectif du salut : « pour que vous ayez la Vie ». Et de fait, s’il est crucial d’affirmer et de faire connaitre la divinité de Jésus, Christ et Fils de Dieu, c’est parce que le salut de l’homme en dépend (Voir aussi Mc 16,16 ; 1Jn 5,5).

2.1.3.   La relation du Père et du Fils

Enfin, il faudrait s’attarder longuement sur la relation trinitaire que met déjà en place le NT, qu’il s’agisse de l’annonce, dans Jean, de l’envoi de l’Esprit, donné par le Père, mais aussi par le Fils ; ou qu’il s’agisse encore des salutations et bénédictions dans les lettres de Paul, liant étroitement le Père, le Fils et le Saint Esprit.

Quoiqu’il en soit, nous serions tentés de dire que la difficulté de croire et de comprendre, dont témoignent les efforts des auteurs du NT à transmettre, annoncer et expliciter pour leurs communautés, parlent plus que bien des discours pour dire l’ampleur du mystère. Qu’il nous suffise encore aujourd’hui d’essayer d’expliquer la formule de Paul en 1Co 8,6, pour nous trouver plongés dans un abime d’hésitation et de perplexité.

2.2.         De la reconnaissance de la divinité du Christ à la théologie trinitaire

Avec l’expansion de la foi chrétienne, et son inculturation en milieu gréco-romain, la signification du titre « Fils de Dieu » comme impliquant la divinité de Jésus va pouvoir s’affirmer, s’enrichissant d’une profonde réflexion spéculative sur la nature du Fils. Les débats et la réfutation des hérésies par les pères de l’Eglise joueront un grand rôle dans ce développement, conduisant à l’élaboration de la théologie trinitaire.

2.2.1.   La question de l’Incarnation et l’économie du salut

Considérer que Jésus est « Fils de Dieu » au sens littéral pose immédiatement la question de son humanité. S’il est Dieu, peut-il être vraiment homme ? Ce fut le cœur du débat avec les docètes (fin IIème s. – début IIIème), qui considéraient que le Christ n’avait pris qu’une apparence humaine. La réfutation d’Ignace d’Antioche, puis celle d’Irénée de Lyon et de Tertullien, s’attacheront à montrer que le Christ a véritablement assumé ce qu’il est venu sauver. C’est parce qu’il a assumé l’humanité, pleinement, qu’il a pu assumer la mort et la vaincre.

2.2.2.   Problème de la relation au Père et question de l’âme du Christ : une perspective ontologique

Avec l’hérésie d’Arius, affirmant que le Christ est subordonné au Père, qu’il est créé, au même titre que toutes les autres créatures, s’amorce une difficile réflexion métaphysique sur la substance, l’être du Christ, au sens ontologique. Là encore, les Pères de l’Eglise réfuteront l’hérésie, en affirmant que le Fils de Dieu est réellement Dieu, consubstantiel au Père, dogme qui sera prononcé au concile de Nicée, puis réaffirmé à celui de Constantinople.

Si l’affirmation de la nature divine du Christ n’a pas cessé de poser des difficultés avec la disparition (quoique tardive) de l’arianisme, on peut néanmoins dire qu’elle marque une dernière grande étape déterminante. De fait, l’approche ontologique n’est pas sans difficultés dès lors qu’elle plaque sur la Révélation l’épistémè et l’anthropologie grecques. Si bien que, distinguant le corps, l’âme et l’esprit, l’on s’affrontera encore pour savoir si l’âme du Christ est humaine ou divine. De même, avec Nestorius se posera la question de l’unité des deux natures du Christ.

2.2.3.   Postérité des problématiques christologique

A partir de là, l’histoire de la christologie reviendra sans cesse sur l’explicitation de la divinité du Christ, comme de son humanité, affrontant comme par cycles la résurgence des mêmes problématiques de fond, mais sous l’angle de nouveaux débats (la volonté du Christ, la liberté du Christ, la science du Christ) et en des termes actualisés. L’hérésie adoptianniste, par exemple, sorte d’émule de l’arianisme, sera condamnée au VIIIème siècle, et trouve encore certainement des partisans éparses aujourd’hui.

En outre, il est intéressant de noter que l’exégèse contemporaine n’a pas été épargnée par ces difficultés, comme nous l’avons illustré en introduction. Dès les prémisses d’un renouveau de l’exégèse avec les lectures de Spinoza ou encore celle de Richard Simon, et plus encore avec l’avènement de l’exégèse historico-critique, on a vu s’affronter à nouveau frais les partisans de ce que l’on qualifiera désormais de christologie basse, mettant l’accent sur l’humanité de Jésus, et de christologie haute accentuant sa divinité, comme autrefois s’affrontaient l’école d’Alexandrie et l’école d’Antioche.

Conclusion

Nous ne pouvons nous départir nous non plus d’un contexte et sommes obligés de constater que notre travail est nécessairement influencé par un renouveau de ce que les anglophones appellent « Divine christology », et qui colore aujourd’hui résolument l’herméneutique biblique ; celle des lettres pauliniennes, en particulier 12. Mais c’est aussi l’occasion de constater que l’ouvrage de F. Lenoir que nous évoquions en introduction, comme souvent les œuvres de vulgarisation, arrive certes avec un « train de retard », et ne peut manquer de se prendre de plein fouet la réalité de l’approche académique contemporaine, mais participe néanmoins lui aussi, à sa manière, des « apports » (ou dérives) de la christologie contemporaine.

Quoiqu’il en soit des âges de l’herméneutique 13, il nous faut bien constater que des premières confessions de foi jusqu’à aujourd’hui, le titre « Fils de Dieu » représente à lui seul un élément clé de la foi chrétienne, au point qu’avec le développement organique de la doctrine chrétienne grandissent et grandiront encore, en parallèle, comme l’ivraie au milieu du bon grain, les difficultés et les dérives du « croire » et de l’entrée dans l’intelligence de ce mystère du Christ vrai Dieu et vrai Homme.

Notes:

  1. F. Lenoir, Comment Jésus est devenu Dieu ?, éd. Fayard, 2010.
  2. B. Sesbouë, Christ, Seigneur et Fils de Dieu, éd. Lethielleux, 2010.
  3. Ainsi, J. A. Fitzmyer, The Gospel According To Luke I-IX, AB 28, éd. Doubleday, 1982, p. 206 :  « What should be noted here is that the full title [Son of God] is never found in the OT predicated directly of a future, expected Messiah ». C’est sans doute ce qui fait dire à J.-N. Aletti, en commentant l’annonce à Marie : « sans doute, comme l’a noté l’un ou l’autre exégète, dans les écrits juifs préchrétiens, le Messie n’est pas appelé Fils de Dieu. L’arrière-fond biblique des vv. 32-33 n’en est pourtant pas moins messianique. ». Dans JN Aletti, Le Jésus de Luc, éd. Mame, 2011.
  4. Même si l’Ancien Testament connait aussi l’onction sacerdotale d’Aaron et de ses successeurs à la fonction de Grand Prêtre, et même une onction prophétique évoquée dans l’appel d’Elisée par Elie.
  5. On peut noter avec C. Clivaz (Beyond the Category of “Proto-Orthodox Christianity”: An Enquiry Into the Multivalence of Lk 1.35), que la lecture qui deviendra celle autorisée dans l’orthodoxie chrétienne, à savoir que Lc 1,35 témoigne en faveur des deux natures, humaine et divine, a cohabité avec d’autres lectures de Lc 1,35 au sein de l’Eglise primitive, notamment celles plus versées dans le messianisme juif.
  6. R. Laurentin, Les évangiles de l’enfance du Christ, éd. DDB, 1982. Voir la note « Jésus, Fils de Dieu en Luc 1,32, 35 et 2,49 » pp. 186-187.
  7. Daniel Boyarin pose ainsi que c’est bien plus le titre de « Fils de l’Homme » qui sert (paradoxalement) à désigner un être d’ascendance divine, que celui de « Fils de Dieu ». C’est l’une des thèses qui court tout au long de son livre : D. Boyarin, Le Christ Juif, trad. M. Rastoin, éd. Cerf, 2013.
  8. Il faudrait ici préciser le propos : le titre « Seigneur » peut sans aucun doute désigner aussi un souverain terrestre. Pour autant, il convient de regarder comment ce titre fut utilisé pour désigner Jésus chez les premiers chrétiens. Certains manuscrits donnent ainsi au titre « Seigneur » la graphie réservée au Nom Divin dans l’AT. On trouve par ailleurs dans les lettres de Paul un usage du titre « Seigneur » qui reprend explicitement celui de la LXX pour dire le Nom Divin (par exemple en 1Co 2,16).
  9. J. Ratzinger / Benoit XVI, Jésus de Nazareth, éd. Flammarion, 2007, pp. 124-139.
  10. Voir J. Bernard, Le blasphème de Jésus, éd. Parole et Silence, 2007.
  11. B. Sesbouë, « Le rôle de Paul dans le développement de la christologie du Nouveau Testament », Colloque Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épitres pauliniennes, ACFEB, Angers, 2016, ronéoté.
  12. Dans la conférence inaugurale du XXVIème congrès de l’ACFEB, JN Aletti dressant le status quaestionis de la christologie des lettres pauliniennes a ainsi longuement évoqué R.J. Bauckham, C. Tilling ou encore L.W. Hurtado pour décrire cette « divine christology » d’aujourd’hui. JN Aletti, « La christologie haute des lettres pauliniennes », Colloque Paul et son Seigneur. Trajectoires christologiques des épitres pauliniennes, ACFEB, Angers, 2016, ronéoté.
  13. Clin d’œil à l’excellent ouvrage, très inspirant, de AM Pelletier, D’âge en âge les Ecritures, éd. Lessius, 2004.

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