Simon Pierre selon Luc

By | 29 janvier 2017

« Saint Pierre pénitent » de José de Ribera, 1612-1613, NY Metropolitan MuseumCet article correspond à un petit travail de synthèse que l’on m’a demandé de réaliser sur le personnage de Simon Pierre dans l’évangile de Luc.

Les études thématiques sur des grandes figures de la Tradition sont généralement l’objet d’approches synoptiques, voire transversales à tout le Nouveau Testament. Ici il n’en est rien : il s’agit de faire au contraire le plus complètement abstraction de ce qui nous a été transmis sur le personnage autrement que via le texte étudié, non pour dresser le portrait du Pierre historique, mais pour tenter de se représenter un peu mieux qui est Pierre pour l’auteur du troisième évangile. L’approche synoptique elle-même sera ici contournée, sachant bien que ce qui est dit dans l’évangile de Luc peut tantôt être hérité d’une tradition antérieure, commune ou non aux autres évangiles, tantôt née du bien propre de Luc, mais partant du principe que ce que Luc met dans son évangile, quelle qu’en soit l’origine, est pleinement assumé et approprié.

Enfin, dernière remarque préliminaire : une étude du personnage de Pierre dans le seul évangile de Luc, sans tenir compte du tome 2 de l’oeuvre de l’auteur, semble peu pertinente a priori. C’est un fait. Mais d’une part, ce travail répond à des contraintes très prosaïque de temps et de format, et d’autre part, il peut tout à fait être pris comme une première étape, ouvert sur une seconde étude similaire dans les Actes des Apôtres, et une synthèse des deux explorations. La conclusion de cet article ouvrira d’ailleurs sur cette possibilité.

« Voici un lieu avec moi : tu te tiendras sur le rocher » (Ex 33,21)

Identité et prévalence

Par l’évangile de Luc, nous savons de Simon Pierre qu’il a une maison à Capharnaüm (4,38) dans laquelle vit également sa belle-mère, et qu’il y exerce manifestement la profession de pêcheur (5,3), du moins jusqu’à ce que Jésus l’oriente vers une toute autre carrière. Nous savons qu’il a un frère nommé André (6,14), un des Douze, mais ne connaissons pas sa généalogie. Particularité du personnage : il a deux noms et est le seul dans ce cas, du moins dans ce volume de l’œuvre de Luc 1.

Simon Pierre est le personnage le plus mentionné dans l’évangile après Jésus : avec 31 occurrences le désignant 2, il l’est aussi plus que le groupe des apôtres et plus que celui des disciples de Jésus. Par ailleurs, il est le premier disciple nommé (4,38) mais aussi le dernier (24,34) de l’évangile.

Il appartient au groupe plus restreint des Douze (6,13-16), dont il est, là encore, le premier de la liste. Pierre semble en outre appartenir à un cercle plus resserré au sein des Douze, puisqu’il est mentionné trois fois avec Jean et Jacques, toujours en premier 3. Il est aussi envoyé seul avec Jean (22,8) pour préparer la Pâque.

Notons enfin qu’il est le seul des apôtres à recevoir de Jésus une mission individuelle (22,31), le seul à se rendre au tombeau (24,12) après les femmes et alors que lui et ses compagnons n’ont pas cru la nouvelle. Il semble en outre avoir eu le privilège d’une apparition en privé du ressuscité, et un témoignage qui atteste la résurrection pour tous les autres (24,34). Au cœur de l’évangile, il est aussi celui qui identifie Jésus comme « le Christ de Dieu » (9,20).

Enfin, fait remarquable : chaque fois qu’il s’exprime, il semble prendre la parole « au nom » du groupe dans lequel il s’inscrit ; exception faite de son dialogue personnel avec Jésus (22,31-34) et lors de son reniement, où précisément il répond d’une relation personnelle à Jésus.

Un rocher façonné par Jésus

Luc indique que c’est Jésus qui donne à son disciple le nom de Pierre, sans préciser la portée de ce nom : simplement comme un père donne son nom à son fils. Toutefois, le fait d’avoir un nouveau nom donné par Jésus, autre que celui donné à la naissance, confère à Simon une vocation particulière. De fait, à de rares exceptions près, l’apôtre est nommé « Simon » au début de l’évangile jusqu’à la désignation des Douze, puis « Pierre » dans la suite de l’évangile. Son nouveau nom « Pierre » semble donc en lien étroit avec sa vocation d’apôtre, alors que son nom « Simon », qui signifie « écoutant » semble porter d’emblée avec lui toute la potentialité du disciple.

Une première exception à ce schéma se trouve dans l’épisode initial de la pêche miraculeuse. Le narrateur le désigne alors comme « Simon Pierre », au moment où ce dernier nomme Jésus « Seigneur » et tombe à ses genoux, comme on le fait devant Dieu lui-même. Cette singularité de la narration attire par ailleurs l’attention sur le fait que Simon Pierre va recevoir de Jésus une première indication sur sa vocation : « à partir de maintenant, des hommes tu seras attrapeur » (5,8).

Une deuxième exception est repérable dans la bouche de Jésus : tandis que l’apôtre n’est plus désigné que comme « Pierre » depuis plusieurs chapitres, Jésus l’appelle alors « Simon Simon », à la manière dont Dieu s’adresse à ses prophètes (22,31). Dans une relation toute personnelle, qui rappelle le « tu » du premier appel, Jésus lui révèle qu’il a prié pour lui afin que sa foi ne défaille pas, manifestant un élan qu’on pourrait bien dire affectif. Simon Pierre aura pour vocation d’établir (ou d’affermir) ses frères (22,32. Cf. Ac 1,15). Mais alors que Pierre prétend héroïquement qu’il est prêt à suivre le Seigneur jusqu’en prison et même jusqu’à la mort, c’est son reniement que Jésus annonce. A l’issue du triple reniement, Simon Pierre y étant présenté au comble de la lâcheté 4, Jésus posera simplement son regard sur lui ; regard dont il n’est pas dit qu’il soit sur le mode du reproche. Et pour cause : tout cela était « écrit ». La mission donnée par Jésus l’était justement avec cette curieuse indication : « quand tu seras revenu », qui semblait prophétiser la nécessaire « teshuva » consécutive à ce reniement ; à moins que ce retour soit à entendre en lien avec l’historiographie d’Israël et plus particulièrement le retour d’exil (une signification n’excluant pas l’autre). Quoiqu’il en soit, ce court et touchant échange est rien moins qu’un nouvel appel, à la suite duquel Jésus nommera l’apôtre cette fois par le nom qu’il lui a choisi (22,34).

Enfin, notre personnage est de nouveau appelé « Simon », comme en rappel de sa situation initiale, mais cette fois par ses compagnons (24,34). Cette désignation à la fin de l’évangile (la dernière), dans un contexte où son témoignage fait autorité, pourrait laisser penser que son nom « Pierre », et donc sa vocation, n’est finalement connu que de Jésus et de l’omniscient narrateur.

Simon Pierre et les Douze

Au plan rhétorique, Simon Pierre entretient une relation spécifique avec le groupe des Douze. Ainsi, de même qu’au verset 6,13 Jésus nomme les Douze « apôtres » (και ἀποστολους ὠνομασεν), il est indiqué au verset suivant qu’il nomme Simon « Pierre » (και ὠνομασεν Πετρον), dans les mêmes termes (quoiqu’en inversant l’ordre des mots).

Autre valorisation rhétorique : l’auteur du troisième évangile aime les nombres, et le 7 et le 12 en particulier. On pense ici en particulier au groupe des Douze et à celui des Sept (Ac 6), mais on sait par ailleurs qu’il aime en faire des symboles. En témoigne par exemple l’indication de l’âge de la prophétesse Anne (2,37) au début de l’évangile : 84 ans, qui correspond à la multiplication de 12 par 7. Ceci étant précisé, on peut relever, non sans une certaine admiration, comment ces deux nombres sont impliqués dans le sujet de notre exploration. En effet, il apparaît que le nombre 12 (δωδεκα) est mentionné précisément 12 fois dans l’évangile 5, dont 7 fois pour désigner le groupe des Douze 6. Et cela devient d’autant plus intéressant quand on fait le même calcul pour le personnage de Simon Pierre, qui est nommé 12 fois « Simon » et 19 (= 7 + 12) fois « Pierre » 7.

Si les Douze sont explicitement institués comme figure d’un Israël eschatologique (22,30), Pierre pourrait bien avoir pour Luc quelque chose du rocher sur lequel le Temple se construit – ce Temple si important pour l’auteur qu’il ouvre et ferme son évangile. Ainsi le Pierre de Luc concentre-t-il les figures des 12 pains de proposition pour les 12 tribus et les 7 lumières de la Ménorah, l’élection et l’universalité à la fois, déjà symbolisées dans le sanctuaire, en cette place de choix aux côtés du Seigneur.

La source du baptême

Premier des Douze, Simon Pierre semble en être le principe ou la pierre d’angle. Il paraît résumer les apôtres, en être le porte parole et le représentant. Il semble surtout en être le « responsable ». Pourtant, au long de l’évangile, cette primauté ne bride pas les autres apôtres, et n’empêche pas, par exemple, les fils de Zébédée de faire directement des propositions à Jésus (9,54) 8, ni plus qu’elle n’empêche ou tente d’empêcher Judas de trahir 9.

Il est remarquable qu’au fil de l’évangile, la parole de Simon Pierre soit systématiquement disqualifiée, d’une manière ou d’une autre. Et ce même dans ses meilleurs moments : qu’il se jette aux genoux de Jésus, de crainte religieuse, pour l’appeler Seigneur et il se voit répondre qu’il ne doit pas craindre ; qu’il confesse qu’il est le Christ de Dieu, et il s’entend dire qu’il ne faut rien en dire. Quant aux émotions du personnage, nous le voyons essentiellement tenu par la peur (5,9 ; 9,34), une peur qui – si c’est bien elle qui le pousse à la trahison – le conduit in fine à pleurer d’amertume. Pour autant cette disqualification n’est pas sur le mode du reproche, comme elle peut l’être pour Jacques et Jean, mais toujours sur un mode pédagogique, et les corrections du Christ à Pierre ressemblent à celles qu’un père adresse à son enfant, ou – pour le dire mieux – un maître à son disciple.

Le Jésus de Luc n’hésite pas à faire de ses disciples sa famille d’adoption (8,1-21). Aussi, on pourrait dire que si Jésus était Israël, et les Douze sa descendance, alors Pierre serait sans conteste un aîné, héritier des responsabilités paternelles envers ceux que Jésus désigne lui-même comme ses « frères » ; un aîné qui prend se voit confier la vocation que l’on aurait plus attendu d’un Judas, celui des apôtres qui porte le nom de la tribu à vocation royale, et celui-là qui, comme par un effet de miroir, le trahira complètement ; un aîné donc, à préparer, à façonner.

C’est en tant que Simon qu’il est appelé par le Seigneur, en toute liberté. Mais comme « Pierre », il ne s’appartiendra plus : acceptant la mission, il devient tout entier un instrument de l’histoire sainte. Jusque dans la trahison il accomplit encore un programme écrit pour lui. Simon ressemble au fils aîné d’une fratrie auquel le père confie sa postérité. Il semble ainsi bien être pour Luc (aussi) 10 la pierre sur laquelle Jésus bâtit son Eglise, ici sa maison au sens large du terme. La proximité entre la mission donnée à Pierre et l’annonce de son reniement, paradigmatique du Pierre de Lc-Ac, met par ailleurs en évidence que cette maison, fondée sur le roc, n’est pas faite de main d’homme, mais bien tenue par la seule prière du Christ 11.

On ne peut cependant manquer de voir, justement, que le roc sur lequel doivent être établis les frères ne sera manifesté comme tel qu’au début du livre des Actes, à la première prise de parole de Pierre au milieu de 120 de ses frères (Ac 1,15). Et il faudrait alors étudier cet autre fait remarquable qui veut que l’histoire du Pierre de Luc semble s’arrêter au milieu du livre des Actes, comme pour mieux laisser la place à un autre apôtre, lui aussi avec deux noms, et envoyé quant à lui pour une autre mission : Paul.

Comme du rocher frappé par Moïse au désert jaillit l’eau salvatrice pour le peuple (Ex 17,6 ; 20,8-13), comme du temple eschatologique doit jaillir une eau vive pour purifier le monde (Ez 47), de celui qui est appelé et envoyé par Jésus pour établir ses frères doit aussi jaillir une eau : cette eau jaillissante de la source ecclésiale, semble bien être, cette fois-ci, l’eau du baptême au nom de Jésus Christ pour la rémission des péchés (Ac 2,38).

Notes:

  1. L’évangile connait bien un Lévi et un Matthieu, dont nous savons par les autres synoptiques qu’il s’agit du même personnage, mais Luc ne fait pas le lien. L’autre cas bien connu sera évidemment celui de Saul/Paul dans les Actes.
  2. Si on compte bien comme doubles les occurrences où il est nommé « Simon Pierre » (5,8), « Simon qu’il nomma Pierre » (6,14) et « Simon Simon » (22,31). Sont évidemment exclus du compte les mentions d’autres « Simon » de l’évangile.
  3. Luc 5,10 ; 8,51 ; 9,28-36.
  4. Voir J. Cazeaux, Luc, le taureau d’Ezechiel, éd. Cerf, 2016, p. 587.
  5. Lc 2,42 ; 6,13 ; 8,1.42.43 ; 9,1.12.17 ; 18,31 ; 22,3.30.47. Certains manuscrits mentionnent une treizième occurrence en Lc 22,14, que ne retient pas le Nestle-Aland. א2 A C W Θ Ψ f1 f13 Byz vg syrp syrh cop Marcionaccording to Epiphanius Epiphanius ς ND Dio comportent en effet, en Lc 22,14 : « douze apôtres ».
  6. Notons au passage que le groupe des Douze sera désigné ainsi une seule fois dans le livre des Actes, au moment de l’institution des 7 !
  7. Pour le décompte des « Simon », on exclue évidemment l’autre apôtre Simon (6,16), Simon le pharisien (7 ;40.43.44) et Simon de Cyrène (23,26). On compte par ailleurs une occurrence de « Simon », et une de « Pierre » au v. 5,8. Pour « Pierre », certains manuscrits mentionnent une occurrence de plus en Lc 22,62 que ne retient pas le Nestle-Aland. Précisons ici que le présent décompte n’a pas encore passé le crible d’une critique textuelle serrée.
  8. Lesquels se font d’ailleurs vertement recadrer.
  9. Chez Luc, l’identité de celui qui, au moment de l’arrestation de Jésus, dégaine une épée n’est pas précisée.
  10. Cf Mt 16,18.
  11. Voir J. Cazeaux, p. 575 : « Un intérêt immédiat de la mise en vedette de Pierre, un individu isolé, est de faire rimer sa trahison avec celle de Judas, dans le paragraphe symétrique : des deux, quel est le plus misérable, l’héritier le plus ajusté des errements d’Israël ? Seulement la résurrection gratuite du disciple survient, ou sa véritable nativité à partir de la confession de Pierre. Son destin passe d’un extrême à l’autre ». Voir aussi M. Rastoin, « Simon-Pierre entre Jésus et Satan », Biblica, Vol. 89 (2008), p. 172 : « Le primat de Pierre est ici radicalement enraciné dans la prière du Christ et non dans l’enthousiasme de l’apôtre grisé par sa propre réponse, même inspirée par l’Esprit Saint. Il n’en est que plus remarquable et établi sur un fondement plus ferme. »

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